C’est fini, on ne rêve plus !

Dans les années 60, c’est le dur retour à la case départ et on ne trouve pratiquement plus de sangliers en dehors des grands massifs. Dans l’impossibilité d’être à l’heure au rendez-vous, le Jean a prévenu ses amis qu’il arriverait par la plaine et qu’il se posterait en bordure de la forêt. Le Jean n’y croit pas trop à cette histoire de sanglier rembuché au grand carré. Depuis l’ouverture de la chasse au bois, c’est la bredouille à chaque sortie malgré le pendule, alors qu’il reste encore quelques lièvres en plaine. Au moment de partir, il hésite entre sa cartouchière « de bois » et celle « de plaine ». L’une est remplie de chevrotines alors que l’autre, garnie de petit plomb, ne contient que trois cartouches remplies des précieuses graines à bourre Gabel. Nous ne sommes pas très loin de Montfaucon-d’Argonne, et, en ce mois d’octobre, la plaine est bien tentante, toute faite de vieux chaumes, de gros labours, de friches d’herbes sèches et d’épais buissons. Considérant qu’il a plus de chance de rencontrer un lièvre que de voir un sanglier, notre ami choisit de prendre sa cartouchière de plaine. Par cette pluie, car il pleut, il décide de chasser les vieux labours. Le Browning à cinq coups est chargé jusqu’à la gueule : deux coups de six en tête, suivis de trois coups de quatre. Trois perdreaux et un lièvre feront bientôt les frais de cette initiative et lesteront le filet du vaste carnier de cuir patiné. Le cinq coups (on disait toujours un cinq coups avec beaucoup de dévotion) était une arme très consommatrice en cartouches. C’est ainsi que, alors que notre chasseur approche de son poste, il ne lui reste plus que ses trois chevrotines et quelques coups de huit.

 

Pan, dans la tête !

Marchant précautionneusement dans les labours pour ne pas perdre ses bottes dans cette terre amoureuse, le Jean aperçoit maintenant le Dédé et ses amis postés qui lui font de grands signes. Attentif, il écoute. Une chasse se rapproche. La voix des chiens est chaude, forte, joyeuse. La menée est rectiligne et se dirige droit vers le Jean. Ne bougeons plus et attendons... Bientôt, forcé par les chiens, un fort sanglier saute en plaine. Un genou à terre, Jean décharge doucement son arme et y glisse ses trois chevrotines. Le sanglier approche toujours en peinant comme un soufflet de forge. Les labours, pourtant profonds comme on les fait pour l’hiver, ne parviennent pas à freiner sa course. Il passe largement les cent kilos. Le Jean, fin spécialiste, le laisse approcher à dix mètres avant de lâcher un coup de neuf graines chaînées qui atteignent l’animal en pleine tête, l’étendant raide mort. La meute arrive maintenant et fait ferme. Un chien se détache du groupe, approche prudemment, tourne autour de la dépouille, renifle, se rassure, et, après avoir pissé contre la botte du Jean, finit par mordre l’animal comme pour régler un ancien compte. C’est alors que la morsure réveille le mort qui se relève et se rebiffe d’un violent coup de boutoir. Il faut protéger le chien. Jean profite de ce que le sanglier, à cinq mètres lui présente son flanc pour envoyer ses deux dernières chevrotines. Les neuf et vingt et une graines arrivent en plein coffre de l’animal qui titube et s’effondre... avant de se relever de nouveau et de s’enfuir. Courant un instant le long d’une haie, il disparaît bientôt, après un crochet, à la vue de notre héros, médusé.

 

C’est sûr, il a son compte !

Persuadé que l’animal est mort maintenant, le Jean, le fusil vide part à sa recherche quand soudain, sortant de nulle part, c’est une locomotive bavant et crachant le sang qui le charge. Ne pouvant éviter la première attaque, il en est pour un cuissard. Il réussit à éviter un deuxième assaut, puis une troisième charge. La situation devient franchement désespérée quand il avise un semoir à une trentaine de pas. Quelle course... certainement un record et voilà notre Jean perché sur le semoir.

 

Ouf !

Après avoir fait quelques tours, un peu à la manière des Indiens encerclant les convois, le sanglier, menaçant, entreprend de monter la garde. Que faire ? Jean essaie bien quelques coups de huit mais ce n’est pas suffisant, vous vous en doutez bien. Et la situation dure... jusqu’à ce que, gagné par la fatigue, manifestement affaibli, le sanglier s’assoie enfin, soufflant et grognant. Lointain témoin de la scène, le Dédé arrive tout essoufflé pour porter secours à son copain. Il a traversé tout le labour et ses bottes pèsent une tonne. C’est sûr que le monstre a son compte mais la mort est longue à venir. Le Jean descend maintenant de son perchoir, retrouve son ami et tous deux s’approchent du « fauve » qui, aux portes du trépas, dodelinant de la tête, les ignore maintenant. Je vais lui donner le coup de grâce sentence le Dédé. Il épaule son « Robust » et manque consciencieusement l’animal. La détonation réveille le moribond qui charge derechef, expédiant, de nouveau, nos deux larrons sur le semoir. C’en est trop. Le Dédé ouvre son escopette sans quitter l’ennemi des yeux. Il remplace la chevrotine tirée par une balle Prévot, achetée à l’unité chez Chaize au Grand Saint Hubert de Verdun. Il épaule, retient sa respiration et son émotion et réussit, enfin, à achever le grand sanglier d’une balle derrière l’oreille.

 

Des chevrotines, aucune n’avait pénétré

La pétarade a attiré la foule des grands jours et tous les copains sont là maintenant pour commenter l’exploit. Le sanglier, pour rendre définitivement l’âme, aura encore un dernier sursaut qui dispersera nos chasseurs comme une volée de moineaux. Enfin, tout sera fini. C’est le Félicien, avec son cheval et son tombereau, qui organisera le retour du corps. Arrivés à la ferme, on fit glisser le « mahousse » sur une échelle qui servit à le porter jusqu’à la bascule à cochons. Maigre tel un clou, comme on les trouvait à l’époque, il accusait quand même 120 kg (avec l’échelle mais sans ses suites empochées discrètement par le Dédé). Des chevrotines tirées dans la tête, aucune n’avait pénétré, aplaties comme des pièces de monnaie. Des chevrotines tirées plein travers, trois seulement avaient percé la cuirasse : une au foie et deux aux poumons. Déçu par l’inefficacité de ces projectiles, notre Jean acheta peu de temps après sa première carabine, une 280 Remington... à cinq coups quand même.