Paris, à nous deux !

L’avenir de saute-ruisseau chez un tabellion de province ne convient pas à son tempérament de feu. Aussi, il prend la route, comme le marquis de Bologne décrit par Foudras, pour, fusil à la saignée du bras, marauder et vendre son gibier afin de se payer le voyage de Villers-Cotterêts à Paris. Très vite, le succès le classe dans les écrivains romantiques. Sa première œuvre est un vaudeville, « La Chasse et l’amour », en 1826, d’où il ressort que : « tout bien considéré, un chasseur doit rester célibataire ». Mais au moins, nous pouvons chanter en chœur « Entrons au bois, la chasse nous invite, courons vite, à de nouveaux exploits… ». Car la chasse permet de s’évader de la condition bourgeoise. Ainsi, nous voyons notre brave M. Peluche dans « Parisiens et Provinciaux », devenir propriétaire d’un magnifique fusil : « il demeurait en admiration devant le charme cynégétique qui se dessinait, à jour et en relief, sur la crosse et les batteries de son arme… il ajustait les canons sur la crosse, il montait les batteries… puis s’enivrait du bruit des ressorts qu’il faisait jouer… Il casse sa tirelire pour se vêtir d’une veste de velours vert, à côtes garnie de boutons, dont chacun représentait une scène différente… un gilet de peau de daim, une longue paire de guêtres de cuir… une carnassière gigantesque et, sur sa poitrine, se croisaient, comme des buffleteries de la milice citoyenne, de sacs de plomb, des poires à poudre de toutes formes et dimensions… La chasse est un plaisir de cette élite censitaire, mais il faut prendre exemple sur Alfred, dont les trois quarts des coups de fusils font mouche. Ah, la belle époque giboyeuse, quand sortent de son carnier 35 perdrix, 10 cailles, 3 lapins, 3 lièvres et un râle de genêts… ».

Le père Gabion  

Dans « Chasseurs de sauvagine », le père Gabion était un grand vieillard de près de 6 pieds, sec et mince, appartenant, non point à l’espère humaine, mais à la famille des échassiers, quelconque cigogne gigantesque, quelconque héron antédiluvien… C’est que, d’Ostende à Brest, toute cette côte lui était familière. Il y avait semé les meilleurs jours de sa jeunesse, y avait récolté ses plus doux souvenirs. La plage de Blankenberghe, les ruines d’Arques, les rochers d’Étretat, les falaises du Havre, les dunes de Courseule, les récifs de Saint-Malo, les landes de Plougerneau lui sont connus comme les plaines et les forêts de son pays natal. Il a suivi les ondulations de ces côtes, le fusil à la main, tantôt dans quelque frêle barque qui le balançait sur les vagues, où il allait poursuivre les mouettes et les goëlands, tantôt sur les rivages même où venaient le trouver les bécassines et les macreuses. Il aurait aimé ne tuer que ce qui lui était absolument nécessaire pour ses besoins journaliers, et laisser vivre des créatures du bon Dieu. Vatin, un autre chasseur, fait corps avec son environnement. Il ne recule devant rien. Il n’y avait pas de buissons de ronces que ne taillaient ses jambes… Puis Dumas s’initie à la chasse au chamois avec son guide Lehmann. Ce dernier lui « fricotte » une omelette, face à la plus belle vue sur les Alpes. Ainsi, c’est plus délicieux qu’un repas de roi, puisque c’est un repas de chasseur. Il connait aussi la chasse exotique avec les éléphants de Ceylan, car « c’est bien peu de choses, vos chasses de France… ». Et dans « Le lion des Aurès », lors de son voyage en Algérie, il campe le héros de l’époque, le lieutenant de spahis Gérard.

 

Remède contre la rage

Tout chasseur peut faire un portrait magnifique de ses auxiliaires. « C’étaient d’admirables chiens, de magnifiques bêtes, dont chacune valait son pesant d’or, au manteau d’un noir de jais, au poitrail et au ventre couleur de feu, au poil sec et dur comme celui du loup, à la patte longue, mince et sèche. Des chiens qui chassaient un animal, lièvre, daim ou cerf, huit ou dix heures de suite, et qui, par un bon temps, ne faisaient jamais un défaut. Quand la voie était fraîche, ils eussent tenu tous les quatre sur cette table. Pavillon, le chien du sauvaginier est son compagnon de solitude, son consolateur muet. Mais il met en scène Black, un épagneul, ou Pritchard un pointer écossais de haut lignage, apte à maintenir un arrêt de vingt minutes. Malheureusement, il est gallicide ! Et aussi, Mouton, le griffon et son compagnon Caro, un autre épagneul, car c’est bien la passion de la chasse qui transforme le chien en artiste ». Dans son salon Cachemir, sont mis en vedette son fusil, « charmant, véritable petit fusil de duchesse à canons dorés… », une poire à poudre venue d’Egypte et faite dans une défense d’éléphant, la mesure de la charge, ciselée à la forme d’un renard couché, don de la princesse Pauline Bonaparte. Que d’émotions dans la possession de ces objets de luxe. Heureusement, l’acte de chasse est aussi un moment de méditation devant les étoiles, la possibilité de respirer les parfums de la garrigue et de contempler les mouvements de la mer. « La chasse au chastre », écrit en 1841, donc douze ans avant la version du méridional Joseph Merry, est un morceau d’anthologie. Le héros, au sens mythologique, se trouve entraîné dans la quête impossible d’un oiseau, de Marseille à Rome, à la poursuite du porteur de la plume qui est restée comme preuve de son coup de fusil. Parfois, on y déniche aussi des recettes dignes des grimoires médiévaux : « Recette contre la rage : des pattes arrière de grenouille écrasée, le foie d’un rat et un morceau de langue… », mais c’était bien avant la découverte de Joseph Pasteur…

 

Trois mille recettes 

Tout ceci nous permet de glisser vers un apport essentiel, les recettes de gibier, car notre fine gâchette est surtout une fine gueule. Tuer un animal est une chose, mais magnifier la venaison est l’ultime manifestation du respect qui lui est dû. Léchez-vous le doigt pour feuilleter son « Grand Dictionnaire de la Cuisine », de la page A comme Albane à Z comme Zuchette, ragoût italien à base de courges et d’oranges, soit 3000 recettes. De son voyage en Algérie, Dumas découvre la technique du méchoui, mouton à la panse fourrée de figues, raisins secs, de graisse, sel, aromates, mais cuit dans sa peau. Il l’adapte pour nous, Français, avec un modeste lapin. La gaieté et la verve d’Alexandre sont permanentes pour vous inviter à sa table, car suivant son aphorisme « l’homme ne vit pas de ce qu’il mange, mais de ce qu‘il digère ! ». Il faut une éthique de la chasse dans le respect des cycles de la nature, et ne prélever que l’excédent de ce qu’elle donne, et une éthique de l’après-chasse dans le respect de la venaison, en conclusion d’une belle journée partagée entre tous les chasseurs. C’est la première fois qu’un écrivain de renom accroche son nom à un livre de cuisine. Voici le menu offert à Dumas, en 1869, à son retour de Tiflis en Russie :

- Potage à la Buckingham et Pois aux Mohicans

- Truite à la Henri III avec un Homard à la Porthos,

- Filet de bœuf à la Monte Cristo,

- Bouchées à la reine Margot,

- Ecrevisses à la d’Artagnan,

Et en dessert :

- Vase d’Aramis,

- Bombe à la Dame de Montsoreau

Terminons donc avec ce dernier clin d’œil vers les sonneurs de trompe qui chantonnent sur l’air des Honneurs : « Connaissez-vous la charmante manière, dont se saluent nos amis les chiens. Ils se sentent d’abord le derrière, avant de se serrer la main. Comment vas-tu, sens donc mon cul, tout va très bien sens donc le mien…… ». Ceux qui veulent en savoir plus peuvent se reporter au chapitre XLV de « Histoire de mes bêtes », intitulé très sérieusement : « Recherches historiques sur la manière dont les chiens se disent bonjour ». Est-il utile de vous convaincre de lire les pages cynégétiques de Dumas ? Lecteurs chasseurs, vous en étiez convaincus par avance.    

 

 

Extrait

 

Mon premier lièvre

 

Quelle nuit ! J’en entendis sonner et j’en comptai toutes les heures. À six heures, j’étais levé, descendu, habillé. J’attendais dans la cour. Il faisait nuit close, et tout le monde dormait les poings fermés. A sept heures, les fenêtres commencèrent à s’ouvrir. A huit heures, les chasseurs étaient réunis, et une trentaine de paysans des environs faisaient queue à la grande porte de la ferme. C’étaient les rabatteurs. La chasse commençait en sortant de la grande porte. Monsieur Mocquet me plaça à cent pas de la ferme, dans un ravin sablonneux. Des enfants, en jouant, avaient creusé un grand trou dans le sable. M. Mocquet m’indiqua le trou, m’engagea à m’y terrer, m’affirmant que, si je ne bougeais pas, les lièvres viendraient m’y réchauffer les pieds. Ce n’eût point été du luxe, il faisait un joli froid, bien cassant. La traque commença. Aux premiers cris poussés par les rabatteurs, deux ou trois lièvres se levèrent, et, après s’être consultés sur le chemin qu’ils avaient à suivre, ils se mirent, comme les trois Curiaces dont j’avais, la veille, traduit le combat dans le De viris illustribus, à prendre la route de mon ravin. Je doutai un instant : étaient-ce bien des lièvres ? Ils m’apparaissaient gros comme des ânes. Mais, lorsqu’il n’y eut plus de doute sur leur identité, lorsque je les vis venir sur moi aussi droit que s’ils se fussent donné rendez-vous dans mon trou, un nuage me passa sur les yeux, et il me sembla que j’allais m’évanouir. Je crois même que je fermai les yeux. Mais, en les rouvrant, je vis mes lièvres suivant toujours la même direction. À mesure qu’ils s’avançaient, mon cœur battait plus fort. Le thermomètre marquait 5 ou 6 degrés au-dessous de zéro, et l’eau me coulait sur le front. Enfin, celui qui faisait tête de colonne parut prendre résolument le parti de me charger et vint droit sur moi. Depuis le moment de son départ, je le tenais en joue. J’aurais pu le laisser approcher à vingt pas, à dix pas, à cinq pas, le foudroyer de mon coup de fusil comme d’une décharge électrique. Je n’en eus pas la force. A trente pas, je lui lâchai mon coup à travers le visage. Le lièvre fit à l’instant même un tête à la queue des plus significatifs et commença une série de cabrioles vraiment fantastiques. Il était évident qu’il était touché. Je bondis hors de mon trou comme un jaguar en criant : « Y est-il ? en tient-il ? À moi, les chiens ! Rabatteurs! rabatteurs ! Ah, coquin ! ah, brigand ! Attends, attends ! ». Mais, au lieu de m’attendre, ou plutôt d’attendre le châtiment que je lui réservais pour l’entêtement qu’il mettait à me fuir, le lièvre, qui entendait ma voix, n’en faisait que de plus extravagants écarts. Quant à ses deux compagnons, l’un, à tout ce tapage et à toute cette gymnastique, rebroussa chemin et força les rabatteurs. L’autre en prit son parti et passa si près de moi que, n’ayant plus rien dans mon fusil, je lui jetai mon fusil lui-même. Mais ce n’était là qu’une agression incidente qui ne m’avait aucunement détourné de la poursuite principale. J’étais lancé sur mon lièvre, qui continuait à se livrer à la carmagnole la plus effrénée, ne faisant pas quatre pas en ligne droite, sautant deçà, sautant delà, bondissant en avant, bondissant en arrière, trompant tous mes calculs, m’échappant au moment où je croyais le tenir, gagnant dix pas sur moi comme s’il n’avait pas la moindre égratignure, puis, tout à coup, rebroussant chemin et venant me passer entre les jambes. On eût dit une gageure. À travers la sueur qui m’aveuglait, j’apercevais de loin, comme à travers un nuage, la troupe des chasseurs, les uns riant, les autres furieux. Ceux-ci riant de l’exercice désespéré auquel je me livrais, ceux-là furieux du bruit que je faisais au milieu de la battue et qui effarouchait les autres lièvres. Enfin, après des efforts inouïs, que ni la plume ni le pinceau ne rendront jamais, j’attrapai le mien par une patte, puis par deux, puis par le milieu du corps. Les rôles avaient changé, c’était moi qui me taisais, et lui qui jetait des cris désespérés. Je le pris contre ma poitrine comme Hercule avait pris Antée, et je regagnai mon trou, tout en ayant soin de recueillir, en passant, mon fusil gisant sur le chemin déjà parcouru par moi. De retour à mon excavation, je pus examiner consciencieusement mon lièvre. Cet examen m’expliqua tout. Je lui avais crevé les deux yeux, sans lui faire aucune autre blessure. Je lui allongeai sur la nuque ce fameux coup qui lui servit à lui comme lièvre, quoique Arnal l’ait appelé depuis, le coup du lapin. Puis je rechargeai mon fusil, le cœur bondissant, la main… Je devrais peut-être arrêter là mon récit, puisque mon premier lièvre est tué, mais, à mon avis, la narration serait incomplète. Je disais donc que je rechargeai mon fusil, le cœur bondissant, la main tremblante. Il me sembla que la charge était un peu forte, mais j’étais sûr du canon, et cet excédent de quatre ou cinq lignes de plomb me donnait la chance de tuer plus loin. À peine étais-je replacé, que je vis venir un autre lièvre droit à moi. J’étais guéri de la manie de les tirer en tête. D’ailleurs, celui-là promettait de me passer à vingt-cinq pas, en plein travers. Il tint sa promesse. J’ajustai avec plus de calme qu’on n’eût pu attendre d’un débutant et que je n’attendais de moi-même, et je fis feu, convaincu que j’avais ma paire de lièvres. L’amorce brûla, mais le coup ne partit point. J’épinglai mon fusil, je l’amorçai, et j’attendis. M. Mocquet connaissait la place et ne l’avait pas surfaite. Un troisième lièvre venait sur les traces de ses devanciers. Comme le dernier, il me passa en plein travers à vingt pas… Comme le dernier, je l’ajustai… Comme pour le dernier, l’amorce seule brûla. J’étais furieux, c’était à pleurer de rage, d’autant plus qu’un quatrième lièvre arrivait au petit trot. Il en fut de celui-ci comme des deux autres. Il y mit toute la complaisance, et mon fusil tout l’entêtement possible. Il passa à quinze pas de moi, et, pour la troisième fois, mon fusil brûla son amorce, mais ne partit pas. Il était évident que les lièvres étaient renseignés, et que le premier qui était passé sain et sauf avait fait signe aux autres qu’il y avait là, un passage libre. Cette fois, je pleurai véritablement. Un bon tireur, posté à ma place, eût tué ses quatre lièvres. C’était la fin de la battue, M. Mocquet vint à moi. « Il a brûlé l’amorce trois fois, monsieur Mocquet, lui criai-je d’une voix lamentable, trois fois sur trois lièvres ! ». Et je lui montrai mon fusil. « Raté ou brûlé l’amorce ? » demanda M. Mocquet. « Brûlé l’amorce ! Que diable peut-il y avoir à la culasse ? ». M. Mocquet hocha la tête, sortit de son carnier un tire-bourre, l’emmancha à l’extrémité de sa baguette, tira d’abord la bourre de mon fusil, puis le plomb, puis la seconde bourre, puis la poudre, puis, après la poudre, un demi-pouce de terre qui, lorsque j’avais jeté mon fusil après le lièvre, était entré dans le canon, et que j’avais repoussé au fond de la culasse en appuyant ma première bourre sur la poudre. J’eusse tiré sur cent lièvres, que mon fusil eût raté cent fois. Fragilité des choses humaines ! Sans ce demi-pouce de terre, j’avais deux ou trois lièvres dans mon carnier, et j’étais le roi de la battue ! Eh bien, c’était sur cette terre aux souvenirs juvéniles que je revenais homme, toujours passionné pour la chasse, toujours dormant mal pendant la nuit qui précédait l’ouverture…