Cent deux bouteilles de vin pour un sanglier d'une soixantaine de kilos, qui dit mieux ? Nous sommes dans un petit village de l’un de ces beaux départements de l’Est de la France. Quelques centaines d’âmes y vivent paisiblement, à quelques kilomètres du chef-lieu. Comme partout, regroupés en association communale, les chasseurs de la bourgade, au nombre de seize, ont pour territoire la plaine qui ceint le village et les bois communaux.
C’est donc sur ces trois cents hectares de forêt que l’aventure a commencé. Mais revenons à ce dimanche matin de décembre 1991. Comme tous les dimanches matin de la saison de chasse au bois, les sociétaires se rendent à la « baraque » pour neuf heures. Il faut en effet laisser le temps aux deux agriculteurs du village, de terminer leur tâche. Cela permet aux chasseurs de faire un petit détour dans le pays et de passer chez Sébastien, le boulanger. Il n’est pas chasseur Sébastien, mais il les aime bien et cela pour deux raisons. D’une part, ils sont sympathiques et d’autre part, ils sont tous des bons clients. Propriétaire de son fonds de commerce depuis 1983, mais seulement locataire des murs, le boulanger avait envisagé de quitter le pays pour reprendre une affaire plus importante en ville. Mais l’acquisition de l’ancien presbytère, une belle maison de pierre, en bon état malgré son manque d’occupant depuis une bonne quinzaine d’années, l’a fixé définitivement en ces lieux. La bâtisse donne sur un grand jardin fermé par un mur dont l’angle nord s’est toutefois effondré, victime des ans et des intempéries. Cette brèche ouvre sur le chemin vicinal qui mène justement au pavillon de chasse de la société locale. C’est donc là, dans cette belle propriété, que tous les lundis le boulanger occupe sa journée de repos à effectuer quelques travaux d’entretien, de la cave au grenier...
Côté Loisirs, Les Récits...

Limaille est un petit village tout en longueur, où les fermes et les quelques commerces s’alignaient des deux côtés de l’unique rue, le long des larges usoirs. Ce jour-là, à l’heure de l’apéritif, trois chasseurs s’accoudaient au zinc du café Dupette : le grand Roger, le Riquet et l’Ernest. S’il n’y avait leur passion commune pour la chasse, rien n’expliquait leur amitié tant ils étaient différents. Bel homme, le Roger posait le type même du grand gaillard toujours habillé avec élégance, le Riquet passait déjà son temps à se plaindre et l’Ernest, agriculteur à la retraite jouait le mentor de l’équipe…
Ils étaient venus, ils avaient constaté. Il y avait des gradés, des gardes avec l’insigne, un de la DDTM, un de la fédé, un voisin éleveur, le vétérinaire et un autre qu’il ne connaissait pas, surement un des écolos, peut être un garde du Parc… Il avait des jumelles, mais à quoi pouvaient-elles servir maintenant ? Lui, pauvre berger, il avait pleuré. Puis il avait fait venir l’équarisseur, puis fait les papiers. Il avait réinspecté sa clôture près de la bergerie, descendu le troupeau de la montagne, calmé les bêtes. Puis il s’était couché, fatigué, éreinté… Il avait dormi profondément une ou deux heures, pas plus. Il avait rentré le chien, la garde était inutile ici-bas. La nuit passée, les loups n’avaient même pas eu peur. Savaient-ils que le chien était blessé à la cuisse, souffreteux, fiévreux ? Heureusement le vétérinaire l’avait dit hors de danger. Habituellement les loups avaient peur des chiens, ce n’était plus le cas, ils n’avaient même plus peur des hommes, on disait qu’il y avait eu trop de croisements avec les chiens sauvages…
Vous avez dit nature ? Vous avez dit biodiversité ? Ici « Môssieur », c’est le règne du cochon, dont on peut se demander, pour certains endroits, ce qu’il a encore de sauvage… Magnifique département forestier français, la Meuse n’accueille malheureusement aucune industrie pour mettre son bois en valeur, ni aucune filière de transformation. De son côté, l’agriculture industrielle a tout sacrifié aux dieux « Maïs » et « Colza », et les paysages dévastés par les remembrements ne permettent plus au petit gibier d’abonder comme autrefois. Pourtant, en bons petits Gaulois qui ne s’en laissent pas compter, quelques chasseurs de petites sociétés et d’ACCA particulièrement, ont fui le système argenté de la facilité. Abandonnant cocottes et porcheries, ils ont entrepris un travail de fond pour restaurer une vie aussi naturelle que diversifiée. Au nord, l’immense GIC du Val Dunois est devenu une véritable référence, avec des résultats plus que flatteurs obtenus à force de travail. Au sud, plus modeste, mais avec une belle réussite également, on y trouve le petit village où réside Aurélie, une jolie petite blondinette passionnée de chasse. « On la voit depuis toujours avec son père et elle ne manque aucun rendez-vous » assurent les chasseurs du village. Nous sommes dans le Barrois et loin, très loin des grandes routes...
Les après-midi étaient donc l’occasion rêvée pour quelques exercices d’observation, ou pour se faire remarquer par la gent animale. Étienne, ancien de la marine, adorait raconter ses exploits : traversées épiques de la rade de Brest (toujours sur le port), captures de requins imaginaires, et sangliers terrassés par ses soins… le tout agrémenté de détails tellement précis qu’ils en devenaient fantasmagoriques. Il appela Drisse, sa petite chienne bâtarde au flair inégalé, mais à la motivation variable. Drisse, descendante d’un croisement improbable entre un chien de vache et un Beagle, sembla réfléchir trois bonnes minutes, avant de se décider à quitter le poêle. « Allez, Drisse, on y va ! » s’exclama Étienne. La chienne fit un tour sur elle-même et, comme pour protester contre l’absurdité de la mission, s’éloigna… de trois mètres à peine. Après quelques négociations musclées à base de friandises et de voix suppliantes, ils prirent enfin le chemin des épines noires, fusil en main et deux cartouches de 21 grains en poche. En bordure d’un épais buisson, Étienne aperçut une motte de terre fraîchement retournée. « Trop tôt pour des taupes… » murmura-t-il, le sourcil froncé. L’instinct le trompait rarement : c’était un sanglier, et pas un petit modèle. Drisse, enfin éveillée, lança la traque, leva le ragot. Etienne lâcha, à une vingtaine de mètres, ses deux coups, atteignant la bête noire à la patte avant droite. Et là, miracle… ou catastrophe : le sanglier chargea furieusement, comme si Étienne avait signé son propre bon d'entrée anticipée pour l’enfer...
A l'approche du garde, les chiens ne firent pas un mouvement. « Salut à toi, Magicien ! Je t'apporte ce que tu m'as demandé. Ces Messieurs ont chassé hier et ils ont tué des bécasses ». « Salut à toi, Chandon ! ». Le berger examinait maintenant les petites plumes que Chandon avait arrachées à la base des rémiges des voyageuses. Il en éprouvait la souplesse, et son œil en mesurait l'extrême finesse. L'homme attirait et retenait l'attention. Nul, mieux que lui, ne traitait les maladies par les « simples », ou remettait en place un membre luxé. Il n'avait pas son pareil pour prédire le temps ni pour enrayer une épidémie frappant le troupeau avec lequel il vivait, loin des hommes. Pour toute distraction, il taillait dans le tilleul des sujets figurant des animaux sauvages, ou des personnages empruntés à la Bible. Il peignait ensuite ces véritables miniatures en teintes surprenantes de délicatesse, grâce à des colorants dont il avait le secret, employant en guise de pinceau, la plume particulière que porte la bécasse à l'extrémité de chacune de ses ailes. Parfois, il se plongeait dans la lecture d'antiques traités d'alchimie et de livres sacrés, parchemins jaunis, transmis fidèlement de génération en génération, et qui ne le quittaient jamais. Il n'en fallait pas davantage pour que la plupart des gens, ignorant le nom du berger, l'ait surnommé « Le Magicien »...
et le plus prolifique en matière de chasse aux sangliers, on tente de refaire le monde chaque fois que possible. C’est ici que le premier plan de chasse sanglier a été porté sur les fonds baptismaux, aux forceps il est vrai, et quand on voit ce qu’il est devenu, une sourde angoisse vous serre la gorge et vous donne envie de laisser rouler de grosses larmes. Dans un silence complice, inspiré peut être par nos voisins hollandais grands spécialistes des massacres d’oies, on asphyxie, on empoisonne et on massacre en masse. A l’image des tontons flingueurs, « on éparpille, on flingue, on dynamite, on disperse, on ventile… ». Pays du double langage, ceux là même qui prônent la quasi-éradication de ce magnifique animal qu’est Sus scrofa, au prétexte des dégâts qu’il commet, appliquent sur leur propre territoire une protection forcenée et douteuse, à force d’amendes dignes des plus riches émirats. C’est dans cette ambiance décontractée et surréaliste, qui mettrait tous les syndicalistes dans la rue, qu’une équipe de chasseurs à l’arc prend son plaisir sur un petit territoire. Immédiatement suspectée, compte tenu de ses étranges pratiques, elle a été, comme on peut l’imaginer ici, l’une des premières victimes de battues administratives punitives, organisées pour faire baisser la pression avec le monde agricole. Immolé sur l’hôtel de la médiocrité, un seul sanglier, le seul vu, a été le martyr expiatoire de ce procès en sorcellerie...
Ce dimanche-là, vers dix-neuf heures, la sonnerie du téléphone retentit chez Bernard, conducteur de chien de rouge. « Allô, Bernard ? Ici Jean-Pierre. Es-tu libre demain matin ? J’ai un de mes gars qui a tiré, en fin de chasse, un sanglier assez gros, m’assure-t-il, et qui accuse le coup. Il plie les antérieurs, pique du nez, se relève et repart. Qu’en penses-tu ? ». En bon conducteur prudent, Bernard donne son avis et confirme le lieu et l’heure du rendez-vous pour le lendemain matin. Le lundi, à huit heures précises, Jean-Pierre, adjudicataire du lot de chasse, accompagné du tireur, attend l’équipe de recherche, qui ne tarde pas à les rejoindre. Ensemble, ils se rendent sur la chasse, à l’anschuss. Claude, l’auteur du coup de feu, se repositionne comme la veille et décrit calmement la scène qu’il a vécue en quelques secondes. Duck von Percival, assis derrière la longe, semblait très attentif à la description des événements. Quelques minutes plus tard, Bernard passe la botte au cou du teckel et l’invite à chercher les indices de blessure laissés par le sanglier. Les consignes du conducteur sont simples : dans les parties humides couvertes de roseaux, la progression se fera en ligne, conducteur et chien sur la piste, accompagnateurs couvrant les flancs droit et gauche en surveillant attentivement les quelques mètres de visibilité qui s’offrent devant le chien de rouge. Très appliqué dans son travail, Duck empaume rapidement une voie. Soupçonneux, Bernard arrête le chien, cherchant la goutte de sang qui confirmerait que la trace est la bonne. Effectivement, quelques mètres plus loin, à une cinquantaine de centimètres de hauteur, sur la partie gauche d’une canne de jonc, une trace rougeâtre confirme le bon choix du chien. La recherche est lancée…
La ferme de la Corderie, comme la plupart dans la région, était polyvalente : sur ses cinquante hectares, un tiers était en jachère triennale, un tiers en pâture et le dernier tiers consacré à la culture de céréales, destinées en grande partie à l’alimentation du cheptel, six vaches laitières et trois chevaux de trait. La mécanisation n’avait pas encore fait ses ravages et la campagne offrait un air de tranquillité reposante. Sans moteur, le silence vous enveloppait et laissait aux yeux le plaisir de découvrir une faune abondante. Ici, des lapins grignotaient des brins d’origan. Là, un lièvre dérangé fuyait vers un gîte plus discret, tandis qu’une compagnie de perdrix prenait son essor dans un bruissement d’ailes retentissant. C’est dans ce contexte que la petite Élisabeth venait presque chaque dimanche avec ses parents et son petit chien, un gigolo genre ratier, au pelage blanc sans rayures mais orné d’une belle tache noire sur l’œil gauche, rendre visite à sa cousine Michèle, petite voisine du fermier. À la ferme, une vieille chienne, descendante lointaine d’un Beauceron, n’en avait conservé que la taille, à défaut des couleurs. Elle avait pour tâche quotidienne de rassembler les vaches laitières en vue de la traite. Mais ce dimanche-là, derrière la grange à fourrage, il s’en passa des choses…
Le croyant mort, sa femme, comme beaucoup d’autres, avait suivi un soldat américain au-delà de l’Atlantique. Aujourd’hui, prévenus de son retour, le maire et ses adjoints, l’air plutôt gêné, attendent le bus de 10 heures et ce rapatrié de Russie. Pas d’étreintes, pas d’embrassades, rien qu’un grand silence pesant pour accueillir le revenant et sa pauvre valise. Il est de retour au village, vivant certes, mais encore très amaigri et terriblement seul. Sur le seuil de sa maison, les élus s’éclipsent discrètement, sans échanger un seul mot… Quelques années ont passé qui ont permis au « Dédé » de remettre de l’ordre dans sa maison et son petit atelier pillés pendant sa longue absence. Il a repris ses occupations et on a oublié l’épisode pénible de son retour. Le Dédé est serrurier et il y a beaucoup de travail dans la région après les désastres des années passées. Avant la guerre, il était maréchal ferrant mais avec l’arrivée des tracteurs, il a fallu se reconvertir. Il s’est tourné vers le fer forgé et son carnet de commandes est plein « pour plusieurs générations » comme il dit. Il travaille seul pour « préserver sa tranquillité » depuis que la solitude est devenue son univers et c’est toujours seul qu’on le voit parfois, à la pêche ou à la chasse. Venu de nulle part, un petit roquet moche comme un pou et sans âge s’est épris d’amitié pour lui et ne le quitte plus...
C’était la période où l’on ressortait les vieux fusils, qui étaient soigneusement cachés dans les caves, les greniers et même les annexes des bâtiments agricoles, plutôt rustiques à l’époque. Bref, la machine se remettait lentement en marche, chaque nemrod recherchant pour la chasse, tout ce qui pouvait envoyer une gerbe de plombs avec un minimum de risques. Les tubes des armes avaient souffert d’une claustration prolongée au cours de laquelle la rouille avait fait son œuvre, prélevant tous les ans un peu de ce précieux métal qui fait la solidité des canons et leur résistance au coup de feu. Mais, si les armes étaient farouchement recherchées, les munitions l’étaient aussi. Les balles ? N’en parlons pas ! D’une part, les canons affinés ne les auraient probablement pas supportées, d’autre part, elles n’étaient pas à la mode, et enfin, hormis les « grands » chasseurs qui allaient « guerroyer le gibier » en Afrique, elles ne faisaient pas partie de ces cartouches avec lesquelles on culbutait les sangliers. Seules les chevrotines comptaient. Avec elles, du 7 aux 28 grains, soigneusement rangées dans leurs étuis cartonnés, les bêtes noires avaient intérêt à durcir leur armure, avant de se la faire trouer...
Né en 1820, petit-fils de Charles X, Henri d’Artois grandit dans l’ombre de l’exil, mais sans renoncer à son retour au pays. Il observait la France comme un veneur guette la forêt, élaborant son plan de retour : une monarchie débarrassée de l’arbitraire, respectueuse des libertés individuelles et religieuses, appuyée sur une administration décentralisée. La défaite de Sedan et la chute du Second Empire en 1870 offraient enfin au prétendant l’occasion de revenir au premier rang. L’Assemblée, issue des élections de février 1871, était majoritairement monarchiste. Le terrain était prêt, la battue organisée, le gibier politique presque acculé. Mais comme dans toute chasse, même royale, une règle, un détail, peut faire manquer le coup décisif. Ce détail, ce fut un drapeau. Henri d’Artois, fidèle à son honneur comme un veneur à sa meute, refusait obstinément de renoncer au drapeau blanc des Bourbons, symbole de son lignage et des chasses glorieuses de ses ancêtres. Pour lui, le tricolore n’était que l’étendard de la Révolution. Dans son manifeste de juillet 1871, il s’exclama : « Je suis prêt à tout pour relever mon pays de ses ruines […] le seul sacrifice que je ne puis lui faire, c’est celui de mon honneur. Je ne laisserai pas arracher de mes mains l’étendard d’Henri IV, de François Ier et de Jeanne d’Arc. Il a flotté sur mon berceau, je veux qu’il ombrage ma tombe... ». Comme un chasseur préférant s’abstenir de tirer plutôt que de prendre le risque de blesser, Henri d’Artois choisit l’honneur au détriment de l’efficacité politique. Même lorsque légitimistes et orléanistes parvinrent à s’entendre en 1873, ouvrant la voie à une restauration monarchique, il resta campé sur son refus. Ni les députés, ni le pape Pie IX, ni les nécessités du moment ne purent l’ébranler. Cette fidélité au drapeau blanc fut sa grandeur autant que sa perte. Le titre lui échappa, et la 3e République s’enracina pour soixante-dix ans. Henri d’Artois, chasseur inflexible, resta jusqu’à sa mort, en 1883, ce « roi sans couronne », fidèle à son étendard comme à une proie idéale qu’il ne voulut jamais abattre au prix d’un compromis.