La littérature cynégétique était une voie que Ponson du Terrail voulait explorer, comme l’indique un courrier adressé en janvier 1854 à un éditeur, par Charles Schiller directeur du journal La Patrie, à qui Ponson avait été présenté : « Ponson propose un roman car il s’est beaucoup occupé de chasse, et a quelques traditions de vénerie. La technologie de cette noble science lui est familière et il peut écrire un roman cynégétique très facilement ». Lorsqu’on est écrivain–chasseur, il y a un moyen infaillible d’éviter la bredouille, et Ponson l’a appliqué après une quête de quatre heures sur les terres de son beau-père. Mécontent du gibier récalcitrant, Ponson se reposa dans une hutte de charbonnier, où, furieux de n’avoir tué que le temps, il tira une écritoire, et suivant sa plume assassine, il fit périr tragiquement trois personnes du roman qu’il était en train d’écrire. « Pardieu, s’écria-t-il, il ne sera pas dit que je serai revenu bredouille… ». D’un côté, il a laissé deux cents romans mal fagotés mais distrayants, avec le cycle de Rocambole, et de l’autre côté, trois titres repérés par le bibliophile Thiébault : « Chiens de chasse et récits d’automne » en 1863, « La veuve de Sologne » et « L’Histoire d’un couteau de chasse » publiés en 1866, dont nous présentons un extrait. Suivent les deux volumes de « Mystères des Bois » et « Chasse à la muette » écrits en 1869. Alain Kapps, dernier spécialiste de la bibliographie cynégétique, rajoute, à juste titre, les trois volumes de « La Baronne Trépassée ». Le déséquilibre est flagrant, mais on retrouve dans ces ouvrages les critères qui font le bon écrivain cynégétique. La fin brutale de l’auteur a sans doute tari une veine où il aurait développé encore plus son talent. En premier, le chien, compagnon indispensable du chasseur. Ponson du Terrail dresse un tableau des principales races dans son livre paru en 1863, « Les chiens de chasse ». Le chien d’arrêt, le braque, le courageux griffon, l’épagneul utile au meilleur des tireurs et au plus mauvais des chasseurs, et le corniaud chien du braconnier. Pour lui, la vènerie est asphyxiée par le morcellement des propriétés. Ponson se moque de M. Dimanche qui a acheté château, écuries et meutes, et se fait rabrouer par son piqueur, pour qui « la vènerie est héréditaire, car on ne fait pas plus un veneur d’un ancien bonnetier, qu’un civet de lièvre avec un vulgaire lapin ». Mais il fait parler son cœur pour ressusciter le souvenir de ses bassets. Chiens de petit pied, mais que de grands souvenirs. Il rapporte la légende alsacienne des bassets nés de la félonie du châtelain Wilhem. Il pleure à chaudes larmes son chien Tayaut, décousu par un sanglier irascible. Autant, un bon chien seconde avec plaisir un chasseur adroit, autant il se dégoûte d’un maladroit. « Mes bassets, indignés, finirent par lui tourner le dos ». Ponson ne néglige pas, il faut bien le confesser, d’une part combien il est utile de faire appel au braconnier du coin pour éviter les déconvenues et bredouilles lors d’une chasse, et d’autre part, la tradition, c’est-à-dire la transmission entre générations. Comme souvent, il faut sauter une génération et chez lui, c’est son grand-père qui lui a fait découvrir les joies de la chasse.

 

Le bonheur au coin de son pays

La passion de la chasse domine tout, comme il l’écrit : « Raymond était amoureux, mais il avait été chasseur passionné, et il le redevint en voyant le sanglier passer, rapide, à 150 mètres de lui, dans une éclaircie de bois, au milieu d’une trentaine de chiens acharnés à sa poursuite… » (Nuits de la Maison Doré). Ponson du Terrail accumule les expériences cynégétiques dans des cadres géographiques bien différents : la montagne de sa jeunesse, les forêts du Morvan ou les grandes landes de Sologne. C’est avec ses braves toutous qu’il part à la chasse au chamois, dans le Dauphiné, escorté de son piqueur « Sonne toujours ». Plus tard, c’est une chasse au renard, poussé par sa petite meute de bassets, qui l’entraîne dans la forêt de Frétoy, le long de l‘Yonne. Pour lui, ce Morvan est une terre bénie où l’on chasse pratiquement toute l’année, grâce à une loi récente qui autorise, à l’époque, la destruction des bêtes fauves et des lapins. « Rien ne vaut la chasse dans son pays natal. Tuer une perdrix sur le revers d’un coteau que l’on voit de sa fenêtre, est un plaisir plus grand que de faire un coup double sur des faisans en terre étrangère… ». Dans ses écrits, on peut toutefois relever de multiples erreurs de terminologie. Confondre la brisée de chasse avec le volcelest, ou bien dans cette citation : « Découplez, dit le baron et en chasse ! L’hallali fut sonné… ». Qu’importe, le romancier ne prétend pas écrire un livre de l’art cynégétique, il demande juste à être compris jusqu’au fond des chaumières. Aussi, goutons notre plaisir dans la scène où le baron de Nossac, tel Hercule face au sanglier d’Erymanthe, étouffe dans ses bras la laie de chasse. Quel souffle épique ! Car, Ponson du Terrail sait pimenter sa relation de vieux fonds, comme le mythe du « veneur noir », terreur de la forêt de Fontainebleau. « Le veneur noir approcha sa terrible trompe de ses lèvres, et recommença sa fanfare. Dès les premières notes, il s’éleva dans les taillis voisins et de tout côté, un ouragan sans exemple, un concert infernal d’aboiements, une sonnerie gigantesque de voix aigües et sonores. Il apparut quatre équipages, tenus en respect par des valets entièrement vêtus de blanc, comme les veneurs l’étaient de noir, et les porte-torches de rouge… ». N’hésitez donc pas à vous plonger dans les pages de celui qui fut affublé du très beau sobriquet de « Alexandre Dumas des Batignolles ».

 

Extrait : « Un couteau de chasse »

La scène se déroule à la fin de l’Ancien Régime…

 

Dans cette partie de Bourgogne morvandelle, dont les falaises sont baignées par l’Yonne tumultueuse, le héros, officier aux Gardes du Corps, fait halte dans un château à l’ambiance bien curieuse et pesante. « Mon grand-père remarqua alors, sur les murs du boudoir, une singulière décoration pour l’appartement d’une femme : quatre trophées de chasse, composés de cor, de fusils, de coutelas, de fouets et de bois de cerf, étaient appendus aux quatre faces de la pièce. Cette découverte lui parut un excellent prétexte pour entamer la conversation et parler chasse.

- J’ai traversé, en venant ici, de superbes bois qui, sans nul doute, vous appartiennent, monsieur le vicomte ?

- Oui, Monsieur.

– Et si j’en juge par la façon savante dont les futaies sont percées, j’imagine qu’ils doivent être parfaitement peuplés ?

- Assez bien, Monsieur, d’autant plus que je détruis peu le gibier.

– Mais encore, chassez-vous quelquefois ?

– Jamais, répondit froidement le vicomte.

- C’est une passion à laquelle il est cependant difficile de renoncer, reprit mon grand-père avec feu.

- Je n’ai pas eu cette peine, je n’ai jamais chassé.

Un geste d’étonnement fut la réponse du garde du corps et il leva involontairement les yeux vers les trophées de chasse qui ornaient la maison de cet original qui n’avait jamais chassé. L‘heure du dîner arriva. Le majordome du château, en grande livrée, vint annoncer à la vicomtesse qu’elle était servie. Mon grand-père lui offrit son bras, et on descendit à la salle à manger. Là, comme dans le boudoir, les murs étaient chargés de trophées cynégétiques, et sur la table où fumait une énorme pièce de venaison, on avait placé, en guise de couteau à découper, un couteau de chasse avec son fourreau. C’était de la dernière excentricité. Le vicomte avait avoué qu’il n’était pas chasseur, et cependant son hôte fut assailli par les caresses et les gambades d’une douzaine de chiens qui entrèrent en hurlant de joie et vinrent lécher les mains de la vicomtesse, qui parut recevoir leurs caresses avec répugnance, en laissant échapper un soupir. En même temps, dans la cour du château, on entendit un bien-aller sonné vigoureusement. Monsieur de Mailly dit avec calme à mon grand-père :

- C’est mon piqueur qui revient.

- Vous avez donc un piqueur ?

– Le meilleur de la contrée.

- Et une meute ?

- La mieux tenue à dix lieues à la ronde.

- Pourtant, vous ne chassez pas ?

– Jamais.

- C’est bizarre !

– Madame de Mailly adore les chiens, le son du cor, les armes à feu, la venaison, répliqua froidement le vicomte.

La vicomtesse baissa les yeux et il sembla à mon grand–père qu’une larme perlait au bord de ses longs cils.

- Et, vous, monsieur, demanda le vicomte, aimez-vous la chasse ?

- Passionnément, Monsieur.

– Vous plairait-il d’essayer mes chiens demain ?

– Avec grand plaisir, Monsieur.

– Vous les verrez à l’œuvre, ils sont bons. Mon piqueur est, dit-on, un savant homme. Tous mes voisins me l’envient. Je ne serai pas fâché même, puisque le hasard m’envoie un veneur, que Madame de Mailly assistât à cette chasse, acheva le vicomte. Elle lui procurera, j’en suis sûr, de bien douces émotions qu’hélas, il m’est impossible de lui offrir…

La vicomtesse était pâle comme une statue…

– Chère belle, reprit le vicomte, vous qui découpez si galamment, chargez-vous donc de ce quartier de chevreuil…

Il dégaina le couteau de chasse et le lui tendit. La vicomtesse le prit d’une main qui tremblait et découpa le quartier. Mon grand-père, à qui le plat fut passé, l’offrit au vicomte.

- Merci, répondit-il, je ne mange jamais de venaison. Mon aversion pour la chasse va jusqu’au gibier lui-même…

Alors que résonnaient la fanfare le Point du Jour et la Sortie du chenil, il entendit alors sous ses fenêtres un bruit de voix, de claquement de fouet, de hurlements de chiens impatients d’être découplés. C’était la meute du vicomte que l’on faisait sortir du chenil…

- J’accompagnerai donc Madame de Mailly ?

– Non pas, mais elle assistera à l’hallali ; on vous a détourné un sanglier.

- Superbe bête de chasse !

- Il vous faut prendre des forces pour le courre. Venez déjeuner, la vicomtesse vous attend à la salle à manger…

Elle lui fit pourtant, avec une grâce charmante, les honneurs de la collation matinale et lui versa, en souriant, le coup de l’étrier. Puis elle lui souhaita une bonne chasse et le conduisit presque dans la cour où piaffait un joli cheval, le meilleur des écuries du vicomte. Mon grand-père jeta un coup d’œil de connaisseur sur les chiens et le cheval, et parut satisfait. Puis, il examina le piqueur. C’était un gros homme au teint fleuri, à la mine rubiconde, déjà vieux, et qui semblait fort expansif. Il montait un petit cheval de grêle apparence, que l’on eût dit ployer sous le poids énorme de son cavalier, mais dont la jambe sèche et nerveuse, et l’œil plein de feu promettait merveille. Les valets de chiens étaient irréprochables de tenue et de bonne mine. Le rendez-vous était à une lieue de là, dans les bois qui s’étendent auprès du village de Courson. Mon grand-père mit le pied à l’étrier, salua la vicomtesse et son mari, et sortit de la cour côte à côte avec le piqueur. Tout en causant ainsi, les deux veneurs étaient arrivés au rendez-vous de chasse, et les chiens furent découplés dans un buisson fourré où le sanglier était rentré au petit jour, après avoir passé la nuit, disait le rapport du valet de chiens qui avait fait le bois dans un champ d’avoine voisin. 

– Monsieur le vicomte, dit alors le piqueur, a eu une singulière idée, il faut en convenir.

– Laquelle ?

– Il m’a ordonné hier de prendre mes dispositions pour que la bête détournée vienne se faire battre dans le parc même, et sous les fenêtres du château.

- Le parc n’a donc pas de clôture ?

- Il n’est séparé de la plaine, au midi que par une haie vive en mauvais état et percée de nombreuses brèches.

– Effectivement, murmura le garde du corps tout pensif, il a eu là une singulière idée.

Et il enfonça l’éperon aux flancs de cheval, car le sanglier était sur pied, et les chiens donnaient déjà dans un vigoureux ensemble. Ainsi que ce dernier l’avait prévu, l’animal, après une vigoureuse résistance, arriva, haletante, épuisée à la clôture du parc, et… la franchit. Les chiens suivaient à peu de distance, et derrière venaient le piqueur et mon grand-père, plus curieux de savoir pourquoi le vicomte avait voulu que sa femme pût entendre l’hallali, que pressé d’assister lui-même à la mort. Le sanglier traversa le par cet vint s’acculer à un tronc d’arbre, à trente pas du château, verticalement au–dessous d’une terrasse sur laquelle mon grand-père put voir le vicomte et sa femme. La vicomtesse avait une robe blanche. Cette singularité était bizarre. Pourquoi une robe blanche au mois d’octobre, à la campagne, et par une journée froide et brumeuse ? Le sanglier fut coiffé, quelques chiens décousus. Alors le piqueur mit pied à terre et s’avança à dix pas. Là, il épaula sa carabine et fit feu. Le sanglier, touché au défaut de l’épaule, s’affaissa comme une masse inerte. Alors retentit un cri d’angoisse, un cri de terreur, et mon grand-père, levant les yeux, vit Madame de Mailly qui s’évanouissait alors que son mari la soutenait dans ses bras.

- Ceci est incompréhensible ! murmura-t-il avec un frisson d’inexplicable terreur. Il devinait instinctivement que le vicomte jouait le rôle de bourreau… 

La suite au prochain numéro aurait écrit Ponson en bas de page, et pour connaître la suite palpitante de ce texte, lisez ou relisez cet ouvrage aux rebondissements… rocambolesques.