Quand les forêts perdent leur fraîcheur...

La sécheresse qui affecte les forêts françaises est généralement présentée comme la conséquence directe du changement climatique. Pourtant, sur le terrain, une autre question revient régulièrement chez certains forestiers, naturalistes et chasseurs : pourquoi certaines forêts semblent-elles aujourd'hui incapables de conserver l'humidité qu'elles retenaient autrefois ? Le sujet demeure sensible. Il touche aux pratiques d'exploitation mises en place depuis plusieurs décennies, afin de faciliter la mobilisation du bois. Routes forestières, pistes d'accès, cloisonnements d'exploitation : les massifs sont devenus plus accessibles. Cette évolution répond à des impératifs économiques évidents. Une forêt difficile d'accès coûte plus cher à exploiter. Mais ces aménagements ont-ils des conséquences écologiques insuffisamment évaluées ? Les cloisonnements, notamment, ont profondément modifié l'organisation de nombreux peuplements. Destinés à canaliser le passage des engins et à limiter les dégâts sur l'ensemble des parcelles, ils créent néanmoins des ouvertures permanentes au sein des massifs. Certains observateurs estiment que cette multiplication des trouées favorise la circulation des masses d'air et accentue l'assèchement des sous-bois et des lisières. Le phénomène mérite d'être étudié sans caricature. Car il ne s'agit pas de désigner les gestionnaires forestiers comme responsables de tous les maux. Les pistes forestières sont également indispensables à la lutte contre les incendies, à la surveillance sanitaire ou encore à l'exploitation d'une ressource essentielle à la filière bois. D'autres interrogations concernent les sols eux-mêmes. Le passage répété d'engins toujours plus puissants provoquent-ils des phénomènes de tassement qui réduisent les capacités d'infiltration de l'eau. Lorsque la porosité naturelle diminue, les pluies ruissellent davantage et pénètrent moins profondément dans les horizons forestiers. Dans un contexte de précipitations plus irrégulières, cette perte de capacité de stockage pourrait accentuer les effets des sécheresses. Enfin, la fragmentation progressive des massifs pose question. Les grandes continuités forestières, capables de créer des microclimats plus humides, laissent parfois place à des espaces plus ouverts, plus exposés au vent et aux variations thermiques. Ces interrogations ne remettent pas en cause la nécessité d'une gestion active des forêts françaises. Elles invitent simplement à un examen lucide des pratiques mises en œuvre au nom de l'efficacité économique. Si la forêt change, il faut avoir le courage d'interroger toutes les causes possibles de cette évolution, y compris celles qui résultent de nos propres choix d'aménagement. Avant de désigner le cerf comme responsable du dépérissement forestier, encore faut-il s'assurer que l'ensemble des paramètres ont été pris en compte. Car une forêt fragilisée par le climat, des sols dégradés ou des modifications structurelles n'offrira pas les mêmes capacités de résilience qu'un massif en bon état de fonctionnement.

 

Cerfs, plans de chasse et responsabilités partagées

S'il est une question qui divise profondément le monde forestier et cynégétique, c'est bien celle des populations de cervidés. Les chiffres avancés lors du colloque organisé par l'OFB et la FNC sont éloquents : en quarante ans, les effectifs de cerfs auraient été multipliés par dix et leur aire de répartition considérablement étendue. Dès lors, une interrogation s'impose : comment en est-on arrivé là ? Car le cerf n'est pas un rongeur à la reproduction exponentielle. Biologiquement, l'espèce est relativement simple à gérer. Une biche donne naissance, dans l'immense majorité des cas, à un seul faon par an. Les variations brutales de population ne peuvent donc résulter que d'une succession d'années au cours desquelles les prélèvements se sont révélés insuffisants au regard des objectifs affichés. Les plans de chasse, instaurés précisément pour encadrer cette gestion, n'ont pourtant pas empêché certaines situations locales de devenir problématiques. Dans plusieurs massifs, forestiers et agriculteurs dénoncent depuis des années des niveaux de dégâts jugés incompatibles avec les objectifs de régénération. À l'inverse, d'autres territoires parviennent à maintenir des populations équilibrées sans conflit majeur. Pourquoi de tels écarts ? Les responsabilités apparaissent sans doute partagées. Les chasseurs ont parfois privilégié la préservation d'animaux emblématiques ou de trophées de qualité. Les gestionnaires forestiers n'ont pas toujours exprimé clairement leurs attentes ou mis en place des suivis suffisamment précoces. Quant à l'administration, elle a parfois hésité à imposer des décisions impopulaires, préférant des compromis temporaires à des mesures plus radicales. La situation actuelle pose donc une question dérangeante : comment expliquer que des déséquilibres aussi importants aient pu s'installer alors que tous les outils de régulation existaient déjà ? Les Indicateurs de changement écologique (ICE), aujourd'hui présentés comme une réponse innovante, permettront sans doute d'améliorer le partage des données et l'objectivation des situations. Mais ils ne remplaceront jamais la volonté d'agir lorsque les constats sont établis. Au fond, le véritable enjeu dépasse largement la seule question des cervidés. Que risque-t-on d'ignorer lorsque le débat se focalise sur un seul facteur explicatif ?

 

Le risque existe de transformer les ICE en instruments de validation de décisions déjà arrêtées, plutôt qu'en véritables outils d'aide à la gestion. Or, la forêt française mérite mieux qu'une recherche systématique d'un responsable unique. Son dépérissement résulte probablement d'une combinaison de facteurs : dérèglement climatique, choix sylvicoles, pratiques d'exploitation, gouvernance parfois hésitante... et, localement, déséquilibres cynégétiques. Vouloir tout expliquer par le cerf serait aussi simpliste que nier l'impact que des populations excessives peuvent exercer sur la régénération forestière. Entre le déni et le bouc émissaire, il existe une voie plus exigeante : celle d'une analyse honnête, fondée sur les faits et sur l'acceptation des responsabilités de chacun. Ainsi se dessine peut-être la seule conclusion raisonnable : la crise forestière française ne se résoudra ni par des slogans, ni par la désignation d'un coupable idéal. Elle exigera une remise en question collective, à la hauteur des défis auxquels nos forêts sont désormais confrontées.