Restauration : quand l’argent ne faisait pas encore le veneur

Après les bouleversements révolutionnaires et les guerres napoléoniennes, la France retrouve, avec la Restauration, une monarchie qui tente de rétablir ses équilibres. Entre 1814 et 1830, malgré les soubresauts politiques, la société se transforme. Le commerce et l’industrie se développent, les fortunes se constituent et une nouvelle bourgeoisie entend profiter des plaisirs jusque-là plus volontiers associés à l’aristocratie. La vénerie n’échappe pas à ce mouvement. Certains équipages prestigieux, dispersés ou contraints de suspendre leurs activités durant les années troublées, reconstituent leurs meutes. Ils retrouvent des piqueux expérimentés, hommes de terrain dont le savoir ne se mesure ni à la richesse de leur habit, ni au nombre de chevaux dans les écuries. Ces professionnels connaissent les chiens, les voies, les ruses du gibier et les exigences d’un laisser-courre conduit dans les règles. Avec eux, la chasse reprend ses droits. Les chiens travaillent, les chevaux suivent, l’animal se défend et, lorsque la meute a mené son affaire jusqu’au bout, la prise vient couronner une chasse réussie. Rien de miraculeux là-dedans : simplement le résultat d’une connaissance approfondie du métier, acquise au fil des saisons. Mais les succès des anciens ont parfois le défaut de donner des idées aux nouveaux. À mesure que les fortunes industrielles et commerciales s’affirment, certains chasseurs souhaitent, eux aussi, monter leur équipage. Pourquoi laisser à d’autres le privilège de posséder une meute, des chevaux et une belle tenue ? On achète des chiens, on rassemble le personnel, on équipe les écuries et l’on prépare la saison avec l’enthousiasme des grandes entreprises. Il manque seulement un ingrédient, hélas difficile à acquérir sur facture : l’expérience. Car posséder une meute ne signifie pas savoir la conduire, pas plus que posséder des chevaux ne garantit de savoir lire une voie. Quant à l’art de prendre un animal, il ne se transmet pas automatiquement avec les clés du chenil. Il demande de la patience, de l’observation, de l’humilité et cette intelligence de la chasse qui permet de comprendre ce que les chiens racontent. Or, chez certains de ces nouveaux maîtres d’équipage, les moyens sont considérables, mais les résultats se font attendre. Les laisser-courre se succèdent, les saisons avancent et les prises demeurent rares. Les chiens ont couru, les chevaux ont travaillé, les hommes ont parfois beaucoup transpiré. Mais l’animal, lui, conserve une fâcheuse tendance à ne pas se laisser impressionner par le rang social de ceux qui le poursuivent. Et c’est ici que les choses deviennent intéressantes. Car lorsqu’un équipage ne parvient pas à prendre, il lui reste toujours deux possibilités : apprendre le métier ou chercher un raccourci. La première demande du temps ; la seconde, parfois, quelques bons fusils et un sens aigu de l’opportunité.

 

Du bricolage à la hiérarchie : quand les anciens remettent les pendules à l’heure

À force de retours sans prise, certains maîtres d’équipage ont fini par se résoudre à une solution plus expéditive. Puisque les chiens ne parvenaient pas à conclure leur poursuite, pourquoi ne pas placer quelques tireurs aux endroits stratégiques, sur les grandes refuites, là où l’animal pouvait avoir la mauvaise idée de passer ? La consigne était d’une simplicité détonante : après un certain temps de poursuite, ou lorsque le gibier semblait devoir échapper à la meute, les fusils attendaient leur heure. Un coup bien placé, et le problème trouvait sa solution. L’animal était pris. L’équipage pouvait rentrer. Et le récit du soir retrouvait soudain des couleurs. On imagine sans peine les conversations : la vaillance des chiens, l’endurance des chevaux, les difficultés de la voie, les péripéties de la chasse… Tout y était, ou presque. Car le détail du fusil opportunément placé sur la refuite avait parfois la discrétion d’un invité dont on préfère ne pas prononcer le nom. Les anciens, eux, connaissaient le métier. Ils savaient ce que valaient les chiens, ce que demandait une véritable menée et ce qui séparait une prise obtenue par le travail de la meute, d’un résultat auquel un tireur avait largement contribué. Ils avaient aussi le sens de la formule. Et c’est ainsi que certains auraient répondu aux récits un peu trop glorieux de leurs contemporains par une remarque aussi courte que dévastatrice : « Certes, ils prennent… mais c’est de la petite vénerie ! », traduction pour les esprits moins avertis : « du p’tit boulot, du bricolage ! ». Tout l’art de la pique tenait dans cette phrase. Pas besoin d’un long discours ni d’une querelle en règle : quelques mots suffisaient à ramener les ambitions sur terre. La formule a ensuite trouvé une autre fortune. Ce qui servait à railler une pratique jugée moins glorieuse a fini par désigner une catégorie de chasse, puis par être associé à la taille des animaux courus. De la moquerie à la classification, le chemin n’est pas toujours aussi long qu’on le croit. Mais au fond, peu importe que l’animal soit petit ou grand : conduire une meute, lire une voie et servir les chiens exigent du savoir-faire. Le prestige ne remplace pas la compétence, pas plus qu’une belle tenue ne garantit une belle chasse. Et si quelques veneurs se reconnaissent dans ce portrait, qu’ils ne s’offusquent pas trop vite. Il leur reste une excellente manière de nous donner tort : prendre leur animal dans les règles de l’art. Car, en vénerie comme ailleurs, la grandeur ne se proclame pas toujours au son de la trompe. Elle se prouve sur le terrain.

J-F. G.