Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans la manière dont la France prétend préparer l’avenir de ses forêts. Alors que la surface forestière hexagonale a progressé de 3,5 millions d’hectares depuis 1981, pour atteindre 17,6 millions d’hectares, la capacité de ces forêts à absorber le CO2 a chuté de 28 % entre 2010-2015 et 2015-2020. Le paradoxe n’est plus une anomalie statistique : il révèle l’échec d’une vision qui confond superficie et santé, plantation et résilience, volume de bois et avenir sylvicole. Car que savons-nous réellement de la forêt française de 2050, de 2100 ? Trop peu, semble-t-il, pour justifier les décisions qui s’y prennent aujourd’hui. On plante, on expérimente, on introduit de nouvelles essences, on modifie les peuplements, on teste des modèles de sylviculture.
Pourquoi pas ? Mais à quel moment l’expérimentation devient-elle une politique publique irréversible ? Une forêt n’est pas un laboratoire dont on pourrait remettre les compteurs à zéro. Un choix sylvicole malheureux engage plusieurs générations, parfois un siècle. Ce sont des milliers d’hectares qui se trouvent ainsi condamnés à subir des orientations dont personne ne peut garantir la pertinence à long terme. Le plus grave n’est pas de se tromper : c’est de prétendre savoir quand on ne sait pas. Les incendies, les sécheresses, les dépérissements et les parasites ont déjà démenti bien des certitudes. La prospective forestière devrait être une discipline de l’humilité, de la pluralité des scénarios et de la réversibilité. Elle semble trop souvent se réduire à une succession de tentatives grandeur nature, habillées de vocabulaire scientifique et de promesses de résilience. Et s’il y avait, derrière cette fuite en avant, quelques bonnes raisons cachées ? Des impératifs économiques, des filières industrielles à alimenter, des aides publiques à justifier, des marchés du carbone à conquérir ? Il ne s’agit pas d’accuser sans preuve, mais de poser la question. Quand les intérêts à court terme rencontrent l’urgence climatique, qui garantit que l’avenir de la forêt ne sert pas de variable d’ajustement ? La forêt française mérite mieux qu’une politique de tâtonnement. Elle exige une prospective indépendante, contradictoire, transparente, capable de reconnaître ses incertitudes et de préserver ce qui peut encore l’être. Sinon, nous ne préparerons pas la forêt de demain : nous organiserons son appauvrissement, en espérant que les générations futures nous pardonnent nos certitudes d’aujourd’hui.
Forêts françaises : la prospective au pied du mur
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Forêts françaises : la prospective au pied du mur