Car finalement, une activité qui rend un service reconnu à la société dispose de solides arguments pour défendre sa pérennité. Une activité qui ne reposerait que sur le plaisir de ceux qui la pratiquent devient beaucoup plus vulnérable. C'est peut-être désagréable à entendre, mais il serait naïf de penser que la chasse pourra éternellement revendiquer le droit d'exister simplement parce que nous aimons la pratiquer. La régulation est donc devenue un argument majeur, peut-être même l'argument central, de la défense de la chasse. Et il serait absurde de nier son importance.
Lorsque les populations de grand gibier occasionnent des dégâts considérables, lorsque les équilibres entre faune et milieux sont fragilisés ou lorsque des enjeux sanitaires apparaissent, les chasseurs ont un rôle à jouer. Ils possèdent une connaissance du terrain, des espèces et de leurs comportements, qui constitue un véritable atout. Mais attention au piège...
Ne pas confondre régulation et éradication
À force de vouloir démontrer notre utilité, nous risquons de devenir les exécutants d'une politique de régulation décidée par d'autres. Le chasseur serait alors celui que l'on appelle lorsque les sangliers sont trop nombreux, lorsque les agriculteurs se plaignent ou lorsque les forestiers constatent des difficultés de renouvellement de leurs peuplements. On lui demanderait des résultats, des tableaux de prélèvements et des comptes à rendre. Et si demain ces problèmes disparaissaient, que resterait-il de sa légitimité ? Il y a également un danger à vouloir répondre à toutes les sollicitations par davantage de prélèvements. Réguler ne signifie pas éradiquer. Une gestion sérieuse suppose de connaître les populations, les capacités d'accueil des milieux, les dynamiques des espèces et les conséquences des interventions humaines. La chasse ne peut pas se transformer en une course aux tableaux sous prétexte de rendre service. Enfin, nous aurions tort de reproduire entre chasseurs les divisions que nous dénonçons à l'extérieur. Opposer les chasseurs de régulation aux chasseurs de loisir, les pratiquants du grand gibier à ceux du petit gibier, les traditions aux pratiques modernes, serait une erreur supplémentaire.
Nous avons déjà suffisamment de difficultés à défendre collectivement notre activité pour ne pas nous charger nous-mêmes de la fragiliser.
La passion pour vivre, l'utilité pour durer ?
Il existe pourtant une autre dimension que nous avons parfois tendance à reléguer au second plan : la chasse est avant tout une passion. Et il n'y a aucune raison d'en avoir honte. On ne se lève pas à cinq heures du matin uniquement pour protéger les semis de maïs ou limiter les dégâts forestiers. On se lève parce que l'on aime retrouver ses chiens, ses compagnons, ses territoires. Parce que l'on apprécie les premières lumières du jour, les odeurs de la forêt après la pluie, le givre sur les feuilles mortes, l'attente au poste ou le travail d'un chien courant sur une voie. Parce que ces moments font partie d'une culture, d'une histoire familiale et d'un attachement profond à des territoires. Et puis il y a le plaisir de la chasse elle-même, celui de la quête, de l'approche, de la rencontre avec l'animal et, lorsque les circonstances le permettent, celui du prélèvement. Pourquoi faudrait-il systématiquement dissimuler cette réalité derrière un discours exclusivement utilitaire ? Un chasseur peut parfaitement dire qu'il aime chasser le sanglier tout en reconnaissant que ses prélèvements contribuent également à limiter les dégâts agricoles. Il peut apprécier une journée à la bécasse sans devoir expliquer en quoi cette sortie participe à la gestion de la biodiversité. Il peut aimer la chasse au lièvre, au chevreuil ou au cerf sans avoir à transformer chaque partie de chasse en opération de service public. Mais cette passion ne saurait non plus constituer un blanc-seing. Aimer chasser ne dispense pas de respecter les règles, de veiller à la sécurité, de connaître les espèces et de préserver les populations.
La liberté de pratiquer une activité s'accompagne toujours de responsabilités. C'est précisément ce qui doit permettre à la chasse de conserver sa crédibilité.
Le défi pour demain...
Nous devons accepter cette double réalité, même si elle peut paraître contradictoire. Oui, la chasse doit démontrer son utilité. Elle doit être capable d'expliquer ce qu'elle apporte aux territoires, aux agriculteurs, aux forestiers et, plus largement, à la société. Elle doit aussi être en mesure de justifier ses pratiques et de faire évoluer ses méthodes lorsque les connaissances et les circonstances l'exigent. Mais non, elle ne peut pas se résumer à cette seule fonction. Une chasse qui ne serait plus qu'un outil de régulation perdrait progressivement son identité. Elle deviendrait une activité technique, organisée autour d'objectifs chiffrés, dans laquelle le plaisir, la convivialité, les chiens, les traditions et la transmission n'auraient plus qu'une place secondaire. Qui aurait encore envie de s'engager dans une telle aventure ? Et surtout, comment attirer de nouveaux chasseurs si nous ne leur parlons que de dégâts agricoles, de plans de chasse et de tableaux de prélèvements ? C'est peut-être là que se trouve notre véritable défi. Nous devons défendre l'utilité de la chasse sans renoncer à sa dimension passionnelle. La première peut contribuer à assurer son avenir, la seconde lui donne son sens. Au fond, il faudrait peut-être inverser un peu notre raisonnement : nous ne chassons pas uniquement parce que la société a besoin que nous régulions. Nous chassons parce que nous sommes passionnés, et cette passion nous conduit aussi à prendre notre part dans la gestion de la faune sauvage.
Alors, chasser ou réguler ? Mais les deux, mon général ! Cependant, gardons-nous bien de confondre la raison pour laquelle la société pourrait nous laisser chasser, avec celle pour laquelle nous avons, nous, envie de continuer. Car si l'utilité peut sauver la chasse, elle ne suffira jamais à faire naître une vocation.
Jean-François Guerbert