Occupé à ramasser quelques brindilles de bois sec, Marcel entendit sur la place à feu de la semaine précédente un petit gémissement. Intrigué et inquiet en ces temps troubles, il regarda vers l’endroit d’où venait ce bruit, ne vit rien et se remit à sa quête de bois mort. De nouveau, plus aigu, un autre gémissement se fit entendre. S’approchant alors précautionneusement, il aperçut dans les cendres une petite boule de poils.  Il ne sut jamais par quel malencontreux hasard une laie avait laissé là un marcassin d’un jour ou deux. Transportée en urgence chez le cousin Pierre qui habitait la ferme à l’entrée du pays, la petite bête fut baptisée « Nénette » par le jeune Paul, le fils du paysan. Elle fut l’objet de soins attentifs et dévoués de la part de ses nouveaux parents adoptifs et de son grand frère de lait. Elle était déjà destinée à améliorer l’ordinaire des familles qui, depuis près de deux ans ne l’était plus. Entourée de l’affection de tous, elle grandit vite et devint en quelques mois une belle adolescente, joyeuse, libre comme l’air, s’offrant des escapades dans la cour de la ferme et même dans la forêt proche, en compagnie de ses copains de jeux préférés, « Rustaud » et « Coquin », deux solides corniauds qui aimaient accompagner bruyamment tous les animaux sauvages qui avaient l’outrecuidance de s’aventurer trop près des bâtiments. Et, le conflit des hommes créant des vocations, la belle « Nénette », comme souvent à cette époque, oublia son origine et se mit à trahir les siens. A croire que le diable lui-même l’habitait. Elle attirait à proximité de la ferme les beaux mâles en quête d’amour, ou emmenait ses deux amis chiens sur les traces de ceux de sa race. Opportunistes, les deux cousins eurent vite fait de comprendre le parti qu’ils pouvaient tirer de cet original comportement, et malgré les risques encourus, sortirent le fusil. Les Allemands avaient réquisitionné les armes et seul un « Robust » en calibre 16 avait échappé à la confiscation. Dégraissé, remis en état, il fut décidé que Marcel, pourtant non-chasseur, irait se poster et que Pierre, le paysan, sortirait celle qui était capable de faire venir sur sa piste un beau mâle désireux de perpétuer l’espèce. Et l’affaire dura deux années, souvent sans succès, mais à trois reprises, la traîtresse, cette Mata-Hari du bois de la Reine, donna les siens, sauvant ainsi, provisoirement, sa propre peau….

 

Sabotage et dénonciation 

Le petit Paul avait, lui aussi, grandi, et en cette fin de juin 1943, il fut envisagé de refaire une expédition nocturne afin de tenter d’améliorer le repas d’anniversaire du gamin. Nénette était dans un état avantageux, la période propice, les nuits pas trop sombres et les bêtes noires, localisées dans la zone des étangs. Marcel émit toutefois des craintes : « Les patrouilles sont nombreuses en ce moment. Il y a eu beaucoup de sabotages à la fonderie sur les moules de la « CF » et les Allemands sont d’autant plus furieux que le tunnel du chemin de fer a été dynamité. Les convois de ravitaillement sont obligés de faire un long détour pour rejoindre Paris ». Pierre acquiesça et regarda Paul dont le regard s’était chargé de larmes. Oh, ce n’était pas le manque de viande qui inquiétait le petit garçon, mais sans cette nourriture providentielle, les cousins ne se déplaceraient pas, et il risquait fort de ne recevoir, pour la cérémonie, qu’un baiser de ses parents et des « lèches » affectueuses de Rustaud, Coquin et Nénette. Pour ses dix ans, c’était vraiment trop peu. Alors Pierre insista : « Tu sais Marcel, les Allemands ne viennent pas dans le bois. Ils ont trop peur de tomber dans un traquenard. Et puis, s’il y avait le moindre risque, on se replierait dans les roselières de l’étang Margot. Là, c’est sûr, pas de risques d’être poursuivis ». Marcel succomba, moins à l’argumentation de son cousin qu’au regard éperdu de reconnaissance du petit Paul. « D’accord, mais on ira mercredi soir. Il y a moins de patrouilles en milieu de semaine ». Et c’est ainsi qu’en prévision de cette nouvelle tentative, Pierre confectionna quelques cartouches supplémentaires, des quinze graines liées, munitions redoutables quand elles arrivaient au bon endroit, ce qui était, à l’époque et il faut bien l’avouer, rarement le cas.

 

De chasseurs à… chassés !

Le mercredi suivant, les deux compères se retrouvèrent au carrefour Brunehaut. De sa vieille guimbarde, Pierre fit sortir successivement le fusil, la cartouchière, un casse-croûte, un litre de piquette, une veste à carnier et un soi-disant couteau de chasse, suffisamment rouillé pour faire périr de tétanos le premier sanglier qui s’y frotterait. Il remit le tout à Marcel et lui rappela les consignes : « Tu te mets à vingt pas de la coulée au chêne de la Justice. Silence absolu et aucun geste. A 23 heures précises, je passerai avec Nénette. Ensuite à toi de jouer. C’est bien le diable si dans l’heure suivante, un beau ragot amoureux ne se présente pas sur la piste de la belle en chaleur. Je vais mettre la voiture à la vieille ferme Bordet ». Et il partit avec sa Nénette, couchée dans le coffre du véhicule. Pierre était heureux du bon tour qu’il allait jouer à un sanglier du secteur et du plaisir qu’aurait son petit Paul pour ses dix ans. Les bâtiments de la ferme Bordet n’étaient plus occupés depuis longtemps, mais ils offraient une cachette sure pour la voiture. Pierre referma la porte de l’écurie désaffectée et avec sa Nénette, il entreprit de faire la grande virée forestière qui le ferait passer à l’heure dite, près de Marcel. Pour ce dernier, l’attente avait commencé, dès le départ de Pierre, par le sandwich maison, arrosé d’un coup de piquette. En période de disette, deux tranches de pain garnies de saindoux et saupoudrées de gros sel assuraient les calories nécessaires pour passer la nuit. Ensuite, il vérifia les canons du fusil et glissa dans les tubes deux coups de quinze grains et dans sa poche gauche les autres cartouches. Enfin il confectionna à l’aide du couteau une sorte de siège en baguettes de noisetiers courbées, entrelacées et plantées en terre. Régulièrement, il regardait sa montre. A vingt-trois heures et quelques minutes, enfin, une ombre se détacha dans la nuit. Sans manifester le moindre mouvement, Marcel observa le cheminement de son cousin qui suivait la belle traîtresse et le couple disparut, absorbé par la pénombre. Nénette ne l’avait pas éventé, signe qu’il était à bon vent. Maintenant, c’était à lui de jouer. Il ne se passa rien la première heure, mais avant le terme de la seconde, il lui sembla entendre un bruit de moteur, puis un second, puis un troisième. Ses sens tendus à l’extrême il écoutait le vent qui lui apportait de sinistres informations. Les moteurs s’étaient tus et des ordres fusaient dans une langue qui ne laissait aucun doute. Les Allemands patrouillaient dans le secteur. Marcel effectua un repli stratégique et s’éloigna dans la nuit, le plus silencieusement possible, priant le ciel que les ennemis n’aient pas avec eux leurs redoutables chiens et qu’ils ne les lâcheraient pas. Une demi-heure après, il était, du moins il l’espérait, en sécurité dans la grande roselière de l’étang Margot.

 

Une rafale dans la nuit

De son côté, Pierre avait effectué une grande boucle qui l’avait conduit successivement de l’étang du Roi au poste de son cousin et retour près de la pièce d’eau peu profonde où les bêtes noires venaient vermiller toutes les nuits. Il y en a bien un qui prendra la piste de Nénette et passera près de Marcel pensa-t-il. Il n’avait plus le moindre doute sur les capacités olfactives de ces animaux, qui se sentaient à plusieurs centaines de mètres. Pierre regarda la vieille montre à gousset que lui avait donné son père. « Presque une heure du matin, c’est la bonne heure ! » se dit-il. Mais aussi soudainement que le silence s’était installé, une sourde atmosphère pesa soudain sur les lieux. La nature était devenue muette et inquiète. Pierre comprit immédiatement le danger, avant d’entendre les : « Schnell, schnell ! » qui fusaient de tous côtés. Il lui fallait quitter ces lieux devenus dangereux et regagner lui aussi la roselière de Margot. Nénette à ses côtés, tel un chien, ils filaient en sous-bois. Ils traversèrent une coupe et se retrouvèrent devant une zone un peu dégagée mais humide et proche de la route. Pierre s’y hasarda, fit vingt mètres, puis trente, puis cinquante et finalement se retrouva caché par des herbes d’eau, suffisamment haute pour le dissimuler. Nénette elle, hésitait. Puis elle se lança sur le découvert pour rejoindre son maître. Les clapotements qu’elle fit attirèrent l’attention d’une sentinelle postée près de là. Elle reconnut la silhouette du sanglier au moment où Nénette pénétrait, elle aussi, dans la haute végétation. Une rafale claqua dans la nuit, accompagnée de rires, de cris et de gestes qui montraient l’endroit où la petite laie avait disparu. Quelques minutes après, de nouveaux ordres fusèrent, les hommes grimpèrent dans les camions dont les moteurs avaient été remis en marche et la colonne s’éloigna dans la nuit.

 

« Viens Nénette ! »

Depuis sa cachette, Marcel avait suivi la scène. Si les Allemands étaient partis aussi vite, c’est qu’ils n’avaient pas décelé la présence de Pierre. Mais où était-il le cousin ? Oh, il n’était pas très loin. Toujours allongé derrière ses hautes herbes, il avait la main sur Nénette qui était venue s’étendre à ses côtés. Quand enfin il se releva, ce fut pour mettre un peu d’ordre dans ses vêtements, puis il appela la petite laie. Elle ne bougea pas. « Allons, viens Nénette » dit Pierre, plus fort. Nénette ne bougea toujours pas. Alors Pierre se pencha sur le sanglier. Nénette avait cessé de vivre, une balle l’avait touché derrière l’épaule. Le retour fut sinistre avec la petite laie couchée à sa place habituelle, dans le coffre de la guimbarde, mais maintenant figée par la mort. Dans la cour de la ferme, le petit Paul et sa maman, attendaient, pressentant un malheur. Quand ils virent la voiture arriver et les deux hommes en descendre, il n’y eut que le petit Paul qui mesura la profondeur du drame. Dignement, mais les yeux chargés de tristesse et pleurant à chaudes larmes, il dit à ses parents : « Je m’en souviendrai de mes dix ans. J’ai perdu ma Nénette. Il faut lui faire un bel enterrement ». Et c’est ainsi que, malgré la faim qui tourmentait les estomacs, Nénette fut enterrée, sobrement, derrière la cour de la ferme, là où pendant plus de deux ans elle avait joué avec ses copains Rustaud et Coquin.

 

Epilogue

J’ai beaucoup chassé dans ma vie et j’ai tué un certain nombre de sangliers. Pourtant à chaque fois que j’ajoutais une bête noire à mon tableau, ma pensée allait vers Nénette. Elle m’a suivi pas à pas dans toute ma carrière de chasseur, m’incitant toujours à plus de respect encore pour ceux de sa race. Et je ne l’ai jamais trahie, foi de petit Paul !