Les « psys » d’aujourd’hui tentent de les analyser, avec bien entendu toutes les réserves d’usages, puisque, comme vous et moi, ils en sont issus. Dans ce milieu authentique, que nous situerons, pour ne froisser personne, entre nord et sud et au centre d’un axe est/ouest, naquit un jour, dans le hameau de X…, un petit garçon, aussi rouquin que son père et sa mère ne l’étaient pas. Ils le prénommèrent Félix, comme son grand-père maternel, avec Cornélius et Isidore en deuxième et troisième prénoms. Déjà chargé de ce lourd handicap, Félix fréquenta l’école jusqu’à ses quatorze ans révolus. Bien que l’instituteur ait fait ce qu’il pouvait, il n’avait pas eu suffisamment de temps pour brancher toutes les cases, et certaines d’entre elles restaient désespérément obscures, ce qui nuit forcément à l’obtention du certificat d’études, sésame de l’époque pour entrer dans la vie active. Cela n’empêcha pas Félix de trouver du travail chez un éleveur qui lui confia la garde du troupeau de vaches laitières, lesquelles, au nombre de huit, étaient menées après la traite du matin, au pré, et ramenées le soir, à l’écurie. Aidé en cela par Frisette, une vraie chienne à vaches, Félix passa donc ses journées à ne rien faire, sinon de rappeler à l’ordre l’une ou l’autre des bêtes de son cheptel, qui trouvait l’herbe du champ d’à côté bien meilleure. Bien évidemment, cela lui laissa le temps d’observer la nature et de tenter de comprendre comment ses habitants s’y adaptaient. C’était l’époque où chacun faisait quasiment ce qu’il voulait, prenait son fusil pour aller tuer un lièvre, et un seul, dans le but de le consommer entièrement dès le lendemain. La chasse était nourricière, sans contrôle imposé, laissant le bon sens codifier ce que la réglementation imposée ne pouvait faire. Quelques années plus tard, Félix devenu homme, avait acquis un fusil, payé rubis sur l’ongle avec ses « sous », économisés mois après mois sur son maigre salaire. Les chasseurs locaux ne voyaient pas ce nouvel arrivant d’un bon œil, arguant, en paraphrasant Louis Jouvet, que Félix « de loin, avait l’air d’un con, et que, de près, c’était une certitude ». Mais, le droit du sol devait être respecté, et notre nouveau chasseur fit son entrée dans la société de chasse locale, au grand désespoir de ceux qui, pétris de certitudes, connaissait surtout de la chasse ce que les autres en disaient, c'est-à-dire pas grand-chose.

 

« Cherche Frisette, cherche… »

Si les trois premiers mois ne fournirent pas l’occasion, à Félix, de tirer l’une des six cartouches qu’il avait dans sa poche, quatre coups de petits plombs et deux coups de 21 grains, le premier dimanche de décembre allait changer la donne. Comme les jours de chasse précédents, Félix avait fait les frais de la bonne humeur de ses collègues, et comme vous vous en doutez, le tirage au sort des postes ne lui fut guère favorable. C’est lui qui, curieux hasard, fut désigné pour aller à la combe Vateaux. C’était un endroit sinistre, sombre et froid, bordé de grands résineux qui ne laissaient passer les rayons du soleil que quelques jours par an. Donc en cette période de l’année, il n’y avait guère d’espoir d’apercevoir l’astre du jour et encore moins de voir un animal quelconque, ce qui, de mémoire de paysan, ne s’était jamais passé. Même les loups, à l’époque où ils étaient encore nombreux, ne s’y aventuraient pas, laissant l’endroit aussi lugubre que désertique. Rustique dans le corps et dans l’âme, il ne vint pas à l’idée de Félix de protester ou de manifester la moindre réprobation, et il partit, d’un pas assuré, accompagné de Frisette, vers sa destination qu’il atteint une petite heure plus tard. Seul, au milieu de cette nature hostile, il observa les lieux, choisit une placette dégagée sur laquelle il confectionna, en courbant des branches de noisetiers, un siège rustique. Sa compagne de travail, assise à ses côtés, regardait nonchalamment d’un côté, puis de l’autre et, ne trouvant rien d’autre à faire, se coucha et plongea dans un sommeil profond. Ce qui attira l’attention de Félix fut le frémissement des naseaux de Frisette. Ils s’ouvraient, puis se fermaient, comme si elle bloquait la volute d’air frais qu’elle venait d’emmagasiner pour mieux l’analyser. Une fois, puis deux, puis trois… Presque convaincu que Frisette sentait quelques effluves, Félix l’encouragea : « Qu’est-ce qu’il y a Frisette ? Cherche, cherche… ». Répondant à l’invitation, la chienne se leva et fit quelques pas. Elle s’arrêta, flairant le sol avec délectation et d’un léger coup de patte souleva feuilles et mousse. Félix s’approcha et examina attentivement les lieux. Une odeur inconnue mais agréable lui parvint. Alors que la chienne, de nouveau, grattait le sol, Félix sortit son couteau et entreprit d’extraire cette rondeur noire que Frisette mettait à l’air libre. Félix regarda avec curiosité le diamant noir, et ne sachant pas ce que c’était, il le glissa dans sa musette. Comme il n’entendait rien, ni récris de chien ni coup de fusil, il s’intéressa un peu plus au travail de sa chienne, qui, de place en place, grattait. Une heure plus tard, et sur un rayon de quelques dizaines de mètres, Félix avait collecté plus d’un kilo de truffes. Mais consciencieux, il revint à son siège pour mener à bien la mission qui lui avait été confiée : garder le poste de la combe Vateaux. En fin de matinée, un peu las de l’attente, Félix se leva. Frisette à ses côtes en fit autant, soudainement intriguée par un bruit insolite qu’elle avait perçu. Félix, bloqua la chienne entre ses jambes et prit son fusil. Et ce qui, en ces lieux, ne s’était, de mémoire d’homme, jamais passé, arriva. Plus de doute, des sangliers approchaient. Figé dans une immobilité absolue, Félix aperçu un dos, puis un deuxième nettement moins haut, puis un troisième. Plus mort de trouille que vaillant, il était perdu, ne sachant plus ce qu’il avait mis dans son fusil. Mais il était trop tard pour vérifier. Alors il leva les canons vers le dernier dos et pressa les deux détentes à la fois. Répondant à la double détonation, un cri horrible lui parvint. Quant à Frisette, qu’un vieil instinct réveilla, elle s’élança, déséquilibrant Félix qui chuta lourdement.

 

A portée de boutoir

Quand il se releva, deux secondes plus tard, il entendit sa chienne qui aboyait rageusement au fond de la combe. Félix ramassa son fusil, l’ouvrit pour constater que les deux étuis portaient, sur le côté, « 21 » marqué dans un rond. Il fouilla dans sa poche et en sortit les autres cartouches. Pas de doute, il ne lui restait que les quatre coups de petits plombs. Il avait bien tiré ses chevrotines. Que faire maintenant ? Lentement, blême, il descendit, jambes tremblantes, vers l’endroit du ferme. La scène qu’il avait sous les yeux le marqua à vie. Adossé à un arbre, un sanglier de fort belle taille faisait face à la chienne qui avait retrouvé ses instincts de gardienne de troupeau. Prudente, elle ne voulait pas attaquer et se contentait de bloquer le passage en fond de combe, chaque fois que le sanglier, incapable de remonter le coteau d’un côté ou de l’autre voulait avancer. Félix, à une quinzaine de mètres au-dessus de la bête noire, se sentait à l’abri d’une attaque soudaine, mais bien démuni pour abréger les souffrances du blessé et mettre un terme à cette lutte mortelle, la première à laquelle il assistait, et qui lui offrait un premier rôle. C’est alors que, dans certaines cases encore éteintes, la lumière s’alluma… Félix se remémora une histoire de chasse qu’il avait entendu, contée par un vieux chasseur du pays qui depuis bien longtemps, avait raccroché le fusil. A cette distance, un coup de petits plombs, non seulement serait inefficace, mais risquerait de blesser la chienne. Alors il sortit son couteau et coupa presque entièrement, au niveau de la bourre, l’étui cartonné de deux de ses cartouches. Il les glissa dans les canons. De nouveau prêt à tirer, il descendit encore de quelques mètres. Le sanglier, qui jusqu’à présent ne regardait que la chienne, leva les yeux vers ce nouvel ennemi. Crut-il qu’il était à portée de boutoir ? Probablement, car tel un diable, il s’élança vers Félix et franchit en une fraction de seconde les quelques mètres qui les séparaient. Il arriva aux pieds du chasseur à bout d’élan, et heureusement incapable de se maintenir dans la pente. Félix, dans un mouvement de réflexe, avait reculé, mais pas suffisamment pour échapper aux défenses du sanglier, qui découpèrent le bas du pantalon. La charge était passée, et le sanglier redescendu au fond de la combe, toujours fermée par Frisette. Félix, assuré maintenant de la victoire, visa le sanglier et fit feu de son coup droit. L’animal chancela sous le choc, plia les antérieurs et se coucha sur le côté. C’était fini. Les petits plombs n’avaient pas quitté leur étui sectionné et le coup, à une dizaine de mètres, avait fait balle. C’est seulement à ce moment-là que Félix se rendit compte que, sous le pantalon, sa jambe droite avait une belle égratignure, laissée par une défense du sanglier.

 

Epilogue

Le trajet étant aussi long au retour qu’à l’aller, il fallut une petite heure à notre héros pour rejoindre les autres chasseurs, qui n’avaient rien vu, ni rien entendu. Septiques à l’écoute du récit fait par le jeune homme, ils durent se rendre à l’évidence quand, dès le début de l’après-midi, ils allèrent tous à la combe Vateaux, chercher le sanglier. Et là, ils découvrirent un beau ragot de cent quatre-vingts livres, première victime du jeune chasseur qui venait de gagner la reconnaissance de ses pairs. Quant aux truffes, le rusé Félix ne les montra que le soir, pendant que tous dégustaient la « gruotte », prétendant qu’il les avait trouvées sur le chemin du retour. Personne ne fut dupe et aucun n’insista pour avoir plus d’information sur le lieu exact de la découverte, mais tous savaient que du côté de la combe Vateaux, il y avait des diamants noirs. Que dire d’autre, sinon que, pour un premier permis et « con comme un balai », c’est pas mal, non ?