Ici, la population encore composée de quelques agriculteurs, mais surtout de retraités et de salariés de la ville voisine, ne permet plus que le fonctionnement d’une école maternelle. Le relief de la commune, fortement vallonné, a limité les grands défrichements agricoles. Les petits bois et bosquets alternent avec bonheur une plaine désespérément vide et uniforme. Retroussant leurs manches, les chasseurs ont créé de toutes pièces une belle population de faisans, grâce à la construction d’une volière anglaise, et les nombreux points d’agrainages profitent également aux compagnies de perdrix. Une loge conviviale et bien aménagée permet au groupe de se réunir, et un grand tableau soigneusement tenu à jour, indique les prélèvements de chaque partenaire. Sac de grains sur l’épaule ou outils à la main, Aurélie participe avec entrain à tous ces travaux. La tournée des agrainoirs occupe une grande partie de ses loisirs, et, comme on peut s’en douter, c’est à la chasse, naturellement, qu’elle a rencontré son compagnon. Son permis en poche, son père lui a confié son fusil mixte. Fabriqué dans un pays de l’Est, c’est une arme de qualité, massive, dont le poids augmente au fur et à mesure de la fatigue de la journée. Les canons ont la particularité d’avoir le coup rayé en haut, et le lisse en bas. Le démontage est également original puisque la longuesse reste attachée aux canons. Pour séparer le fusil en deux parties, il faut donc actionner une petite bille, qui permet de désolidariser la bascule. A l’ACCA, l’ouverture du faisan, comme celle du lièvre, sont des évènements que personne ne manquerait. Mais, avec l’avancement de la saison de chasse, on observe cependant, avec de plus en plus d’intérêt, les vermillis qui trahissent immanquablement la présence des sangliers sur le territoire. Doucement, l’attention portée au petit gibier s’estompe, et la fièvre noire gagne nos chasseurs. Au premier jour de battue, l’animation est à son comble à la baraque de chasse, chacun voulant suggérer ses idées ou imposer ses connaissances pour trouver les sangliers. L’année 2011 a été très particulière. Venue très tôt, la neige s’est imposée en épaisse couche, et est restée figée au sol pratiquement tout l’hiver. Uniformément blanc, le paysage a pris des aspects irréels. Les chemins, mais aussi les routes ont pratiquement été gommées. En forêt, les branches pliaient sous la charge de neige, fermant les lignes qui interdisaient tout passage aux véhicules.

 

Le gros noir est au ferme

A la baraque, le feu ronronne joyeusement alors que les chasseurs arrivent. C’est l’heure du café et des projets. Avec cette neige, ils ont eu peine à circuler sur leur territoire dont une grande partie n’est praticable qu’en tout terrain. On chassera donc la haie Horlier et la Fouchère, accessibles à toutes les voitures par la route. On se garera sur le parking et tout le monde gagnera son poste à pied. Aurélie s’équipe soigneusement pour traquer le petit bois avec ses amis. Des bottes de caoutchouc avec un long cuissard qui les couvrent largement lui garderont les pieds au sec et sa veste de traque, tout usée, sera de rigueur. Cette veste, qu’elle porte par tous les temps, est étanche et lui procurera un confort maximum. Son vieux chapeau vissé sur la tête, la voilà prête à affronter toute l’hostilité de la forêt. Les chiens sont joyeux et jouent dans la neige en sortant des voitures, se roulant avec une délectation évidente dans la neige toute fraîche de la nuit. Les traqueurs s’interrogent cependant. Evidemment, chevreuils et lièvres ont déjà dessiné leurs traces dans la plaine, mais toutes celles des sangliers, certainement baugés avant les chutes du matin, ont été effacées, rendant toute remise impossible. « Ça ne fait rien. S’ils sont toujours là, les chiens finiront bien par les trouver » pense Aurélie en chargeant son mixte. Un coup de trompe long annonce le départ de la traque. Notre « traqueuse » et ses amis disparaissent, comme happés par le silence du sous-bois. C’est bientôt l’enfer pour Aurélie. Il faut lever haut les pieds pour avancer, alors que des paquets de neige tombent des branches qui, soudainement allégées, en frappent d’autres en cascade. Le chapeau ne tient plus sur la tête et, pour couronner le tout, le col de la veste, transformé en entonnoir, permet à la neige de lui glacer tout le dos, en fondant. Vite isolée, Aurélie ne voit plus ses voisins et ne les entend qu’à peine. Prudente, elle « casse » son mixte, et sa seule préoccupation est de rester bien alignée avec ses collègues en criant très fort pour bien se faire entendre. Elle regrette d’avoir pris ce fusil lourd et inutile quand des récris la fige. Tout près d’elle, un chien est au ferme et d’un seul coup, la forêt se réveille. Sortis de nulle part, tous les chiens ont rallié, appuyé par les traqueurs. Devant, ça casse du bois… Aurélie aperçoit maintenant un, puis deux chiens au ferme devant un gros sanglier tout noir. Le temps de fermer son fusil et, dans un fracas de branches cassées, l’animal, cherchant à se dégager fonce comme une furie, droit vers Aurélie qui ne tirera qu’une balle avant de s’effondrer…

 

A terre, presque inconsciente

Deux coups de feu claquent alors tout près d’elle, et elle perçoit dans une sorte de brouillard cotonneux, un cri : « hallali ! ». Aurélie, à terre, le visage en sang, essaie, en reprenant ses esprits, de comprendre ce qui lui est arrivé. Très vite alertés, les traqueurs sont autour d’elle. On ramasse son fusil, on la rassure en lui expliquant que, pour elle, ce n’est pas grave, et que le sanglier est mort. Et tout notre petit monde regagne la lisière où les chasseurs inquiets attendent. Sous le mouchoir d’Aurélie, juste entre les deux yeux, une plaie saigne abondamment. Bien évidemment, la partie de chasse est arrêtée. Aurélie est emmenée à l’hôpital où on lui fera quelques points de sutures. Quelques heures plus tard, réchauffée et remise de ses émotions, c’est en héroïne qu’elle rejoindra la baraque où tous les chasseurs sans exception l’attendent. Sur le portique à gibier, le gros sanglier semble faire de même. Examinant l’arme débarrassée de la neige, ils ont reconstitué l’accident. Et voici l’explication, qui a ensuite été confirmée par un armurier. Bloqué par la neige, le mixte n’a pas été complètement verrouillé lors de sa fermeture, permettant cependant la percussion et le départ du coup. L’étui, gonflé par la pression, est resté collé dans la chambre. La balle est bien partie, perçant l’oreille du sanglier, mais c’est le cul de l’étui, découpé comme au coupe tube, qui est venu frapper Aurélie au front, occasionnant la blessure. Aujourd’hui, toujours visible entre ses deux yeux, il ne reste plus qu’une petite marque discrète mais coquette, pour lui rappeler l’aventure de son premier sanglier.