Le tournant silencieux de 2020

Créé pour assurer la gestion de la faune sauvage, le suivi scientifique des espèces et la police de la chasse, l’ONCFS occupait depuis des décennies une place singulière dans le paysage institutionnel français. Ses agents étaient présents sur l’ensemble du territoire, ses équipes scientifiques participaient à la connaissance des populations de grands gibiers, d’oiseaux migrateurs ou d’espèces protégées, et son expertise était reconnue bien au-delà du seul monde cynégétique. L’établissement constituait également un point d’équilibre entre les attentes des chasseurs, les enjeux agricoles, la gestion forestière et la conservation de la faune. La fusion intervenue le 1er janvier 2020 entre l’AFB et l’ONCFS va profondément modifier cet équilibre. Officiellement, il s’agit de rationaliser l’action publique et de réunir au sein d’un même établissement les compétences relatives à la biodiversité. Dans les faits, l’ONCFS disparaît juridiquement et institutionnellement au profit de l’OFB. Le centre de gravité se déplace alors d’une logique historique de gestion de la faune vers une approche plus globale de la biodiversité et de la transition écologique. Cette évolution soulève une question rarement abordée : comment un établissement aussi important a-t-il pu disparaître sans véritable opposition organisée ? Car la fusion n’a pas été imposée dans l’urgence. Elle a été préparée pendant plusieurs années et négociée avec l’ensemble des parties prenantes. Les dirigeants nationaux de la chasse étaient représentés dans les instances de concertation et disposaient de relais politiques importants. Certains ont considéré que les contreparties obtenues, notamment la réforme du permis national ou certaines garanties de gouvernance, compensaient les risques de la fusion. Avec le recul, cette stratégie apparaît plus que discutable. En acceptant la disparition de l’ONCFS, le monde cynégétique a perdu son principal établissement de référence. Les chasseurs sont restés présents dans les instances de l’OFB, mais ils sont devenus l’un des nombreux acteurs d’un organisme aux missions beaucoup plus larges. Cette évolution constitue sans doute l’un des tournants institutionnels les plus importants de l’histoire récente de la chasse française, même si ses conséquences n’ont été pleinement perçues qu’au fil des années suivantes.

 

Agroécologie, financements et gouvernance : l’affirmation d’un nouveau modèle

Mais l’histoire de l’OFB ne se limite pas à la fusion de deux établissements. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de transformation des politiques publiques relatives à la nature et à l’agriculture. Dès 2012, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, fait de l’agroécologie l’axe structurant de sa politique. Cette orientation est alors présentée comme le prolongement agricole de la transition écologique engagée dans le cadre du Grenelle de l’environnement. Là encore, plusieurs personnalités déjà impliquées dans la création de l’AFB se retrouvent au cœur des dispositifs d’évaluation et d’accompagnement de cette évolution. Le cas du programme Trageco illustre cette continuité. Développé par Humanité et Biodiversité avec le soutien de l’OFB, ce projet vise à mesurer le niveau de transition agroécologique de l’agriculture française grâce à un indicateur synthétique, le TTAE. Celui-ci agrège différents critères relatifs à l’usage des pesticides, aux émissions de gaz à effet de serre ou encore aux apports d’azote. En 2024, l’OFB confirme son soutien à cette démarche et intègre cet indicateur aux outils de l’Observatoire national de la biodiversité. Dans le même temps, plusieurs associations environnementales bénéficient de financements significatifs de la part de l’établissement. Les montants évoqués dans les documents publics concernent notamment Humanité et Biodiversité, la Ligue pour la protection des oiseaux, France Nature Environnement ou encore le Comité français de l’UICN. Si, pris isolément, aucun de ces éléments ne constitue une anomalie, ensemble, ils dessinent toutefois un paysage institutionnel dans lequel un même réseau d’acteurs intervient à plusieurs niveaux : élaboration des politiques publiques, participation aux instances de gouvernance, conception d’indicateurs d’évaluation et mise en œuvre de projets financés par des fonds publics. Vingt ans après le Grenelle de l’environnement, les organisations qui militaient pour une grande agence nationale de la biodiversité ont obtenu l’essentiel des évolutions qu’elles défendaient. Mais cette réussite n’aurait sans doute pas été possible sans l’adhésion, ou du moins l’absence d’opposition déterminée, d’acteurs qui disposaient pourtant des moyens institutionnels de défendre un autre équilibre. L’histoire de l’OFB apparaît ainsi, autant comme celle d’une stratégie associative menée avec constance, que comme celle d’un renoncement progressif des chasseurs, à l’héritage incarné par l’ONCFS.