Venu de nulle part, un petit roquet moche comme un pou et sans âge s’est épris d’amitié pour lui et ne le quitte plus. A la maison, il a sa place près de la cheminée et à l’atelier, la forge est son domaine. Les journées de notre homme et de son chien sont réglées comme du papier à musique et selon la saison, pratiquement toutes ses soirées sont consacrées à la pêche ou à la chasse. On le voit rarement au bistrot du village qui fait également office de tabac, de boulangerie et d’épicerie. Il y a pourtant un compte comme tout le monde, mais quand il passe chercher son pain, un paquet de gris ou l’Humanité, son journal, il ne s’attarde en principe pas. Certains soirs pourtant, faisant une entorse à ses habitudes, il s’arrête pour boire un blanc gommé. Appuyé au zinc, sa chemise aux manches retroussées laisse parfois apparaître furtivement un numéro aux contours imprécis, tatoué sur son bras gauche. Il ne répond jamais aux questions sur ce tatouage, se contentant de tirer sur sa manche pour le cacher. Qu’il accepte de parler et la conversation dérive immanquablement sur la politique, particulièrement sur les Américains qui occupent notre pays et sur la Russie et son petit père du Peuple, détentrice de toutes les solutions pour fabriquer un monde meilleur.

 

Un « Moujik » en or

Son vélo aussi vaut le détour. C’est un Hirondelle de la Manu, au cadre soudé à l’autogène, récupéré sur un tas de ferraille. Le Dédé l’a entièrement remis en état et c’est un plaisir d’écouter le cliquetis franc de la roue libre quand il descend le village, avec son chien qui trottine à ses côtés. Les freins sont à patins, actionnés par des tringleries complexes qui coulissent comme au premier jour et la selle, une grande selle en cuir gras, est montée sur ressorts pour un plus grand confort. C’est le fusil en bandoulière qu’il part chasser avec un vieux fusil Belge, à l’origine incertaine mais à percussion centrale quand même, et son chien « Moujik » n’a pas son pareil pour lui lever une compagnie de perdreaux, mener un lièvre ou mettre un sanglier au ferme. Il réussit chaque année des beaux coups dans la chènevière du Paul, toujours plantée de pommes de terre, mais c’est l’hiver, que la chasse du sanglier offre le plus d’intérêt, quand le gel et les battues rendent les compagnies instables. Nous sommes en février. Un froid persistant a transformé le sol en béton et, hors les chasseurs, personne ne met plus le nez dehors. A la dernière battue, un grand sanglier a mis à mal plusieurs chiens dont « Moujik » qui est mal en point. Le Dédé, comme à son habitude, n’a fait aucun commentaire. Il a simplement mis le chien dans sa capote et il est rentré à la maison, le fusil en bandoulière et le précieux paquet contenant son chien posé en travers du guidon. Deux jours plus tard, il est toujours dans le même état et refuse de manger les petits morceaux de foie que lui coupe son maître. Il n’a aucune plaie mais son ventre est dur et gonflé.

 

« Je l’ai eu ! »

Profitant du gel, le Paul a attelé la Coquette au tombereau et c’est lourdement chargé d’un beau et odorant fumier qu’il passe devant chez le Dédé. Les graviers du chemin crissent sous les bandages métalliques des grandes roues. Il fera des aller et retours toute la journée, tenant le cheval à la bride à l’aller et assis sur un bras du brancard au retour. Le Dédé l’observe, pensif. Ce bon fumier qui sera déposé au croc, en moyettes (petits tas) régulières dans la chènevière sera irrésistible pour les renards et les sangliers. Demain, il sera trop tard, c’est ce soir qu’il faut affûter… Il est temps de s’équiper car il est déjà quatre heures de l’après-midi. Partir seul dans le froid est comme un pèlerinage pour lui. Profitant de sa triste expérience, il sait comment bien se protéger. Pantalon de velours à grosses cotes sur son caleçon, tenu par une large ceinture de flanelle et deux bretelles boutonnées, galoches cloutées à semelles de bois bourrées de paille d’avoine aux pieds, capote militaire sur une grosse chemise et un pull, un chapeau en feutre tenu par une écharpe en laine lui cachant les oreilles, et, pour ses mains, un manchon en peau de mouton pendu à son cou avec une pierre chauffée à l’intérieur. Arrivé à son poste, il prend place sur une souche, se jette sur les épaules une bonne couverture de laine qu’il fait revenir devant lui, sur ses genoux en la croisant et l’attente commence. Le vent est idéal. Les moyettes de fumier, alignées comme au cordeau lui font penser à des petits soldats sous la lumière blafarde de la lune. A trop les fixer, il les imagine même qui se déplacent, une armée d’ombres qui lui rappelle de sombres souvenirs. Perdu dans ses fantômes, il n’a pas vu le grand sanglier arriver. Prudent d’abord, il est resté longtemps immobile à humer le vent, puis, rassuré, a entrepris le pillage systématique des moyettes à la recherches de vers ou autres crevures jetées dans ce fumier. Il s’approche maintenant et son bruyant mâchouillement ramène enfin le Dédé dans le monde des vivants. Le chasseur ne fait pas un geste qui puisse le trahir, mais son œil ne quitte plus la bête, à cinquante pas maintenant et qui s’approche inexorablement à la rencontre de son destin. Le coup droit du fusil est chargé d’une douze graines alors que le coup gauche, lui, est garni d’une neuf graines. Plus que quelques mètres et tout sera fini. L’animal a maintenant la tête profondément enfoncée dans le fumier… Le Dédé épaule soigneusement, sans se lever et appuie doucement sur la détente. Aveuglé par la flamme, il ne voit pas qu’il a seulement blessé l’animal et c’est de plein fouet qu’il reçoit la charge instantanée du sanglier qui s’acharne maintenant sur lui, le roulant et le soulevant comme une poupée désarticulée. Après de multiples gesticulations et autres esquives, le Dédé parvient enfin à enfoncer les canons de son fusil dans la gueule du monstre et à tirer son deuxième coup. L’animal s’effondre. Le silence s'installe de nouveau et c'est alors qu'il mesure toute sa solitude. Sans quitter le sanglier des yeux, il se traîne jusqu’à un petit buisson à quelques mètres de là et appuyé au tronc, il surveille le monstre à l’agonie. Du sang bave sur ses larges et brillantes défenses et son œil jette des éclairs de haine. « Il est foutu… Bon Dieu, je l’ai eu… » pense le chasseur qui sent aussi ses forces l’abandonner doucement. Un liquide poisseux et chaud coule de son pantalon déchiré à l’entrecuisse. Mourir comme ça, quelle dérision ! Une grande quiétude le gagne maintenant, une sérénité même. Pourquoi aller plus loin, il est si bien ici. Leurs yeux se fermeront ensemble et c’est ensemble que la vie les quittera. C’est face à face qu’on les trouvera au petit matin et, quand dans un grand silence on a ramené le Dédé chez lui, son chien mort l’attendait près du feu éteint.