Le champ de patates représentait plus encore que la justification de ce petit troc, il assurait le minimum vital de la famille, enfants et petits-enfants compris. Un luxe, cette production familiale, alors que beaucoup d’autres devaient se contenter de rutabagas, dont il ne fut jamais autant consommé ni produit, depuis le Moyen Âge, qu'à cette sombre époque. La récolte quotidienne du père Alphonse, avec les jeudis, le renfort de la marmaille, concernait non pas que les tubercules, mais l'ennemi public numéro un en ce temps-là, le doryphore, insecte ravageur qui a envahi la France en même temps que les « feldgrau », d’où, par extension, la même appellation pour les deux indésirables occupants. Soucieux du rendement optimum de sa plantation de « Bintje », le père Alphonse écrasait chaque jour, entre ses doigts cornés, les larves rougeâtres dévoreuses de la végétation « patatière ». La variété plantée fournissait la production maximum de gros tubercules assurant purées et soupes épaisses, à défaut de frites pour cause de manque de matière grasse. Ce matin-là, il allait découvrir un nouvel ennemi. Remarquant, de loin, des traces qui n’y étaient pas la veille, il constata, dès son arrivée sur cette terre nourricière, de nombreuses lacunes dans le bel ordonnancement régulier des rangées de pommes de terre. Il gagna à grands pas l'extrémité du champ, pour comprendre qu’il n’était pas victime d’un larcin commis par quelques amateurs à deux pattes. Il se serait arraché les cheveux de désespoir, s'ils n'étaient déjà et depuis belle lurette, réduits à une mince couronne grisonnante. Jetant sa précieuse casquette sur le sol, il ne put que constater la disparition de plusieurs plans de patates et autres rangées profondément labourées par un puissant boutoir. Un Ardennais ne pouvait ignorer l'identité de l'auteur du désastre.

 

« Un gros »

Alerté, le gendre, Georges de son prénom, mais cordialement surnommé « Jojo », vint inspecter les lieux du drame le soir même, après son travail. Connaisseur, à la vue des fortes pinces aux bouts arrondis, légèrement écartés, de l'empreinte profonde dans la terre grasse, des gardes, des soles et éponges ridées, il identifia un mâle : « Il doit avoir… dans les cinq ou six ans et sûr, il pèse au minimum… dans les deux cents livres. » Le moins que l’on puisse dire est que cette gourmande bête noire avait un féroce appétit. Et elle prit goût aux « Bintje » qui n’étaient pas encore toutes formées, la variété n’étant pas hâtive, si fort productive. Bref, un vrai gâchis, car il fallait pas mal de pieds pour emplir le volumineux estomac du solitaire. Le jeudi matin aux aurores, même constat et le vendredi itou ; ça ne pouvait durer sans compromettre le ravitaillement hivernal de la famille. En d'autres temps, pour « repousser les bêtes fauves », on aurait affûté de plein droit la bête, peut-être à une heure plus ou moins légale, mais, en cet an de disgrâce 1943, se faire prendre une arme à la main, fut-elle de chasse, valait le peloton d'exécution, sinon la déportation, ce qui n’était pas moins grave. Le père Alphonse laissa donc ficelé, dans une botte de rames à haricots, le mousqueton Gras, récupéré avec une cartouchière et cinq balles de plomb, dans un fossé, après la débâcle de 1940. Jojo, lui, prépara son précieux Browning à cinq coups, planqué entre plafond et plancher du grenier. Mais, et tous deux en convenaient, il fallait trouver une solution plus discrète et tout aussi radicale.

 

« J’ai une idée : la cravate ! »

Jojo apportait, pour sa part, aux ressources familiales, entre autres, une contribution sous forme de lapins de garenne subrepticement colletés ici ou là. Ils abondaient plus que jamais, faute de chasse à l'époque. Et là-bas, à la campagne, tout galopin de six ans, digne de ses racines savait poser un lâche, appelé couramment partout ailleurs, cravate. « On va le prendre au collet » décida Jojo. Virtuose de cet art rustique, il eut l’idée lumineuse d’utiliser un des câbles de frein d'automobile, trouvé dans le bric-à-brac « des choses qui peuvent servir un jour » de son beau-papa. Les circonstances se prêtaient particulièrement bien à cette méthode, pas légale du tout, vous vous en doutez, mais… à la guerre comme à la guerre ! Le champ de patates s’étendait de la maison jusqu'à un talus abrupt, que le sanglier descendait par une coulée en pente un peu moins raide. Au sommet de ce talus poussait un noyer sauvage, idéal pour amarrer le câble. Et qui dit collet, dit boucle. Le père Alphonse en confia la confection à son copain Jules, garagiste au chômage technique, en ces temps de pénurie de véhicules et de carburant. Et comme ledit Jules voulait connaître la destination de son insolite travail, le père Alphonse lui avoua le but de l’opération. Comme il régnait assez de confiance entre les deux hommes, le sanglier commença à être partagé, et telle la peau de l’ours, la promesse d’un beau morceau du « cochon » faisait déjà briller l'œil du compère. L’œilleton bien soudé à l'autogène d’un côté, le père Alphonse fabriqua, pour l’autre extrémité, une double éclisse percée pour deux solides boulons.

 

Un périlleux succès

Le samedi soir, à la nuit tombée, beau-père et gendre, ce dernier maître d’œuvre en tant que spécialiste improvisé, installaient le dispositif sur la coulée du talus. La première opération fut menée tambour battant et le câble solidement éclissé, pouvait tourner autour du noyer. Bien ! Mais premier problème : l'ouverture du nœud coulant. Après mure réflexion et en référence à une hure empaillée, en tenant compte de la forme du crâne d’un sanglier dont la conformation n’a rien de commun avec celle d'un conil, la largeur retenue fut de deux travers de main ouverte, plus un pouce. La hauteur, plus difficile à choisir, fut de quatre travers de main. Le collet tendu en ovale, restait à déterminer à quelle distance du sol il fallait positionner le haut et le bas de la boucle. Pour une bête de ce calibre apparent, le père Alphonse proposa un petit mètre, mais Jojo, qui avait pris les choses en main, objecta que l’animal, d'après les traînées visibles, descendait ce toboggan naturel en se laissant glisser. Le « braco » improvisé cala donc le bas du collet à deux travers de main du sol et le haut du dispositif, maintenu en place par une branche de noisetier fiché en terre, à environ 80 centimètres. Et… à Dieu va… La nuit fut bien courte pour les deux compères, qui s'étaient juste déchaussés pour s'étendre. Au plus petit jour, ils étaient déjà sur place, pour assister à un spectacle hallucinant. Le sanglier, bien pris, mais nullement étranglé, luttait furieusement pour se dégager. Dans un rayon de la longueur du câble d'acier, le talus était complètement bouleversé, retourné. La moindre trace de végétation avait disparu, pulvérisée. À la vue des deux hommes, la rage du solitaire décupla. La terre voltigeait en poussière et le noyer commençait visiblement à se déchausser…

 

« Le coup de Jarnac ! »

Hors de portée du démon, les deux complices commençaient à comprendre. Le collet enserrait non pas le cou du sanglier, mais il se coinçait en biais, devant la défense à droite, et derrière la tête, à gauche. C’était du juste, mais la fureur même de la bête déchaînée assurait cette prise aussi insolite qu'incertaine. Et pas question de se servir d’un fusil qui aurait immanquablement attiré l’attention. Alors le père Alphonse courut chercher sa vieille cognée, au manche poli par l'usage, cracha dans ses mains et devant l’animal en furie, abattit le fer sur le crâne que le sanglier secouait en tous sens. À contresens des mouvements désordonnés de la bête, seule une écoute fit les frais de l’opération et tomba sur le sol, ce qui n'améliora nullement la situation. Les deux hommes se demandèrent combien de temps pouvait encore tenir, d'une part, le collet, d’autre part le petit noyer, déjà bien écorcé sur une belle hauteur. « Le coup de Jarnac », cria presque Jojo, dans une coruscante illumination. Et de courir à la maison proche, pour en revenir armé d'un croissant bien affûté. Et pendant que le père Alphonse défiait à nouveau le sanglier de sa cognée, Jojo, se glissant derrière l'animal, lui sectionnait vivement les deux jarrets. Affalé sur les seuls antérieurs, le solitaire recevait cette fois, au-dessus des mirettes, un fer de cognée enfoncé jusqu'au bois pour solde de tout compte. Les patates étaient sauvées !

 

« C’rait-y pas qu’vous auriez tué l’cochon ? »

Restait une belle bête, un gros mâle d'une bonne centaine de kilos proprement égorgé et émasculé sur-le-champ. Et nul ne vit le transport du corps, pattes ficelées au-dessus du manche du croissant, rapidement évacué par le jardin contigu, derrière la maison. Il est vrai qu’il n’y a rien de tel que la trouille pour donner des ailes. « On va le saler », dit le père Alphonse, et, le dimanche fut passé à débiter la bête, avec le foie au menu de midi. Le lendemain, il enfourcha son vélo, à pneus « en tuyau de caoutchouc plein de peinture sèche en provenance du chantier voisin de l'Organisation Todt », on se débrouillait comme on le pouvait alors, pour se ravitailler en gros sel à l’épicerie du bourg. « Vous’en faut tant qu’ça ? » s'étonna l'épicière, arguant des difficultés du ravitaillement, pour maintenir la clientèle à la limite du minimum vital. « C’rait-y pas qu’vous auriez tué l’cochon ? » demanda la curieuse, flairant la bonne affaire. Alors le père Alphonse repassa aux aveux, minorant l’exploit et reconnaissant « une p’iote bête rousse de quéques kilos », et garantit sa part de l'aubaine à la commerçante, en échange du gros sel. Et c’est ainsi que, amputé des deux morceaux promis, le sanglier amateur de patates finit au saloir, pour être consommé par la suite en famille… accompagné de ses tubercules favoris, bien sûr. Je vous le disais, dans les Ardennes, sanglier, bûcheron, chasseur et patates sont… inséparables !