Mais, en Vibraye, demeure un écrivain cynégétique dont les ouvrages sont fort recherchés. Il se consacra à cette passion familiale qu’est la chasse, puisqu’il fut bouton de l’équipage de Cheverny dès 1904, et il rédigea trois ouvrages de qualité : « La chasse à courre, Guide de l’invité » et plus tard « Ulysse » et « Sans Peur, chien d’ordre ». Il fut aussi, durant cinquante ans, membre assidu du comité de la Société de Vénerie, qu’il quitta en 1964 pour raisons de santé. La Sologne, par un heureux hasard, est un centre de gravité entre Paris et sa propriété de La Roussière, située à la limite de la Gâtine poitevine, terre d’élection et fief de du Fouilloux, notre premier grand écrivain cynégétique. C’est là, devant ces paysages déjà riches d’une tradition cynégétique, qu’il trouvait son inspiration d’écrivain. Dans la présentation de son livre, le « Guide de l’invité », le journal « Le Temps » du 12 mars 1930 écrivait : « Henri de Vibraye, un nom qui sonne dans la vénerie… ». Ce « Guide de l’invité » est une exhortation à dépasser le stade du suiveur pour être un bouton actif, presque trop d’ailleurs, puisque loin de la prudence recommandée par son contemporain La Bastide. Mais pour Henri de Vibraye, le veneur doit s’adapter à la voie de l’animal de chasse, et… au caractère tout aussi subtil qu’imprévisible de son maître d’équipage.

 

« Ulysse », cheval de chasse

Dans cet ouvrage, Henri de Vibraye retrace la vie de son cheval de chasse, compagnon aimé de toute la famille. Son texte, émaillé de petits souvenirs personnels, dévoile qu’Ulysse est issu d’un trotteur, Juvisy, et d’une jument anglaise, Cressida, achetée après la guerre. Et dans les écuries du château de la Roussière, qui hébergent également deux autres chevaux de la remonte anglaise, Limerick et Arizona, qui s’occupent du poulain Ulysse ? Personne d’autre que ses trois filles, Noëlle, May et Louise. Adulte, Ulysse mena son cavalier à Cheverny, en forêt de Boulogne (Chambord) et en forêt de Russy, à Saint-Germain la Forêt… Sont évoqués également d’autres territoires de chasse comme Beugné et la forêt de Vouvant. C’est ainsi qu’Ulysse suit le renouvellement des maîtres d’équipages à Cheverny, Raoul, puis Philippe de Vibraye. Et quand Henri évoque les chasses au chevreuil, il doit s’agir des chasses du Rallye Gaiment, chez son ami le baron Reille, qui d’ailleurs l’épingle gentiment dans ses mémoires avec ce passage évocateur : « le comte Henri de Vibraye, dont la devise pourrait être - tout faire pour rester jeune - amenait souvent ses filles au rendez-vous, et aussi les amies de ses filles. On prétend que la virginité l’attire, quitte à en ternir la blancheur par ses propos un peu osés. Une de ses préférées, je ne veux pas dire favorites, fut mademoiselle de Champgrand. Ah ! combien notre héros adorait être à l’ombre des jeunes filles en fleurs… ». Et dans son troisième ouvrage « Sans peur, chien de meute », Henri de Vibraye trace le portrait d’un chien du Haut-Poitou, au flanc marqué du « V » de l’équipage. Sa robe blanche, noire et feu le met en évidence dans la meute de cerf. Ce récit est donc centré sur l’équipage de Cheverny et ses succès. Et c’est encore avec son voisin et excellent ami, Karl Reille qu’il est dans l’ambassade qui représente notre art à l’exposition internationale de la chasse à Berlin, en 1937. Huit sonneurs et cinquante chiens de meute en sont les éléments. A cors et à cris au milieu des trophées, des dagues, des boutons de vènerie, des tableaux d’Oudry et des tapisseries des Gobelins, l’équipage de Cheverny est à l’honneur avec deux photos, montage de Lemare, d’après les clichés photographiques de Bertier. Le cérémonial de la vénerie française, avec sa curée aux flambeaux, impressionna fortement le public allemand.

 

Humour et poésie

Vibraye écrit dans une langue concise, précise, élégante, et il sait mettre dans ses textes sa jeunesse d’esprit, car fort admiratif de la pensée british. « Les Anglais sont toujours jeunes. Enfants éternels, ils ne sont pas absorbés par les questions ennuyeuses. La supériorité des Anglo-Saxons, c’est la pérennité de leur enfantillage… » disait-il avec un humour d’outre Manche. « Les Contes drolatiques, dont vous avez une nouvelle, doivent se lire à compter du 1er avril, pour vous consoler de la fermeture officielle de la chasse… ». C’est un morceau de bravoure où Rabelais fricote avec Balzac, en faisant revivre la vènerie depuis « le Paradis terrestre, le plus ancien exemple connu de chasse gardée ». De cet alpha dans notre imaginaire de chasseur, Vibraye va enjamber très lestement les siècles en compagnie d’Herr Cull et Réthro le Visseur, puisque le Parthe pouvait viser un ennemi dans son dos. Et pour vous amis sonneurs, apprenez que c’est Louis le Bègue qui inventa le tayauté (chapitre XI). Avant l’apothéose fantastique et futuriste de « Scènes de la vie future », écrite à l’époque où les drones et les téléphones portables étaient loin d’être inventé, Henri de Vibraye se propulsait, avec un demi-siècle d’avance, dans notre époque contemporaine. Si vous parcourez la nouvelle « La biche enchantée », toute délicatement truffée de vingt-quatre citations « d’obscurs poètes » (Corneille, Racine, Samain, Valéry…) vous apprendrez également que ce sont eux qui ont voulu imiter sa prose, dixit notre incorrigible auteur ! Les illustrations de Paul Roque soutiennent parfaitement cette fiction futuro-scientifique. Alors, pour conclure cette présentation, méditons sa dédicace manuscrite dédiée à M. de Kergolay : « Sans doute, il est trop tard » appuyée par ce « Souvenir d’un soldat inconnu par un auteur plus inconnu encore ». N’est ce pas là une pirouette irrévérencieuse à la vanité de nos prétentions ? Henry de Vibraye reste jeune dans notre mémoire. Espérons donc que ces lignes répareront l’absence d’un adieu nécrologique dans la revue « Vènerie » de l’époque, et vous inciteront à découvrir son œuvre. Toutes ces chroniques littéraires sont étayées par la consultation des ouvrages indispensables à la bibliographie de la chasse, et par ordre chronologique : Thibault, puis Mouchon, puis Kaps qui clôt le 20e siècle, puis Guy Cruizevert qui complète depuis 1998 notre appareil critique. N’hésitez pas à faire l’acquisition de ce livre illustré par des dessins de La Pintière, qui représente la Roussière avec les boutons du Cheverny.

 

 

 

 

Extrait de « Scènes de la vie future, 1975 »

Un rhinocéros « à son tiers an » avait été rembuché de Paris, par les « Fouta Djalon Air Hounds », dans la grande banlieue à deux cents kilomètres à l’ouest de Bamako. L’anglomanie n’ayant pas encore perdu ses droits, on avait donné ce joli nom de « Air Hounds » aux différents packs d’aviettes qui pratiquaient le « air and télé-hunting ». Les aéro-radio-veneurs qui nous intéressent avaient une belle chasse gardée, environ 800 000 hectares, sur les pentes orientales du Fouta- Djalon, avec droit de suite par delà le Niger. Cette chasse avait été repeuplée avec soin en grands animaux envoyés d’Afrique Equatoriale, spécialement en lions, rhinocéros, éléphants et girafes. L’hippopotame était passé de mode car on trouvait toujours, avec des mots anglais, qu’ils ne fournissaient qu’un « verry poor sport ». Les invités se réunissaient dans une « hostellerie synthétique » à quelque 120 kilomètres de Bamako. Ladite hostellerie constituait le rendez-vous de chasse rêvé, avec de vastes écuries pour les aviettes de chasse. Pour venir jusque là, on prenait de bons aéronefs fermés de voyage. Après un apéritif aéro-hydro-dynamique, qui préparait la respiration tout en donnant la force, on se livrait à un petit gueuleton de vitamines arrosé de Château-Margaux gazéifié. Ainsi lesté, chacun se rendait au rapport, à l’angle sud du carré C-153 du territoire réservé. « Vol Plané » (on avait conservé aux hommes d’équipage des sobriquets rappelant l’ancienne vènerie, et qui se mêlaient curieusement aux appellations britanniques), « Vol Plané » donc, le piqueur radiesthésiste, avait rembuché l’animal à 5 heures du matin. Son aviette de chasse, rouge liséré de vert avec une bordure d’argent pour rappeler les couleurs et galons de l’ancienne vènerie, fit une  reconnaissance rapide à 300 mètres d’altitude. Le pendule ne donnait aucune sortie. On appelle donc par radio l’avion « rapprocheur », un peu moins rapide quoique armé de la même façon que les aviettes de meute qui étaient montées par les veneurs eux-mêmes. Les couleurs de celles-ci étaient les mêmes, sauf que pour les maîtres, le pseudo galon était d’or au lieu d’argent. Le rapprocheur bombarda l’« enceinte » à coups de rayons froids. Au bout de quinze minutes, le rhino, incommodé par la baisse de température passée soudain de 28° à l’ombre à 2° seulement, déguerpit. Chacun des veneurs de sonner la » vue » par ondes courtes et de partir à sa poursuite, chacun lançant derrière l’animal ses rayons froids. Le rhinocéros prit la direction de Nora, sur le Haut Niger, poursuivi toujours par les rayons froids qui le serraient de près. On fit ainsi une dizaine de miles, les aviettes de chasse se tenant à 300 mètres d’altitude. A ce moment, les aéro-veneurs tombèrent en défaut. Impossible d’apercevoir l’animal de chasse, caché dans les fourrés humides où des rayons froids plus puissants eussent gelé les marigots et détruit la précieuse végétation de ces remises à gibier. Les quelques douches d’air froid faisaient seulement déguerpir de paresseux alligators, et s’ouvrir de bandes de conchifères le long des mares. On voit que les difficultés qui faisaient l’intérêt de l’ancienne vènerie, n’existaient pas moins dans l’aéro-vènerie moderne. Dans le cas d’un défaut, les hommes d’équipage agissaient sans perdre de temps. « Vol Plané » et son second « Bien–Amerri » décrivirent une série de courbes à moins de 100 mètres d’altitude. Après avoir repris le pendule, on identifia ainsi quelques aller-venues, une double voie bien nette, puis plus rien. On était au-dessus d’une sorte d’étang naturel. De tout temps, les veneurs ont dû faire de savantes déductions. Une double voie est indiquée par les battements rapides du pendule ; celui-ci ne marque plus rien parce qu’on est au-dessus d’une nappe d’eau qui intercepte la radiation ! C’est donc que le rhino a plongé. Ici l’inconvénient précédemment signalé n‘existe pas. Refroidir l’eau jusqu’à la congélation ne ferait périr que quelques poissons et l’étang serait bien vite repeuplé par ses affluents. Les « Fouta Djalon Air Hounds », bien rameutés, s’abaissent à 100 mètres et bombardent la nappe d’eau de leurs rayons à -20°. Au bout de quelques secondes, on voit apparaître notre rhinocéros. Serrant les fesses et grelotant de froid, il aborde au plus vite et se met au galop pour se réchauffer. Toujours à la poursuite de la chaleur qui est devant lui, poursuivi par le froid, il débuche bientôt à grande allure. Les aéro-radio-veneurs sonnent par TSF le changement de forêt, car on arrive dans de nouveaux fourrés, ceux qui bordent le Niger. L’animal prend bientôt l’eau et le « bat l’eau » est radiodiffusé. Ici, nouvelle difficulté : la fraîcheur et les courants magnétiques de l’immense nappe d’eau neutralisent les rayons froids ! Tout ce que peuvent faire les aéro-veneurs est de suivre par télévision et pendule la fuite du rhino, qui après avoir en vain essayé de remonter le courant se laisse porter sans résistance. Le Master télépathie un « appel forcé », puis ordonne que, sur deux rangs, les aviettes aient à suivre le nageur qui fuit. Il faut pourtant le faire sortir de l’eau sous peine de ne pas sonner l’hallali. On a bien des avions à deux fins, c’est à dire équipés pour atterrir et amerrir, mais descendre sur le Niger débordé, encombré de troncs d’arbres à la dérive, est une entreprise trop difficile. Pour vaincre la ruse de l’animal de chasse, il faut le décider à reprendre terre. Le Master donne l’ordre à « Vol Plané » d’employer quelques « Z » (rayons qui donnent quelques courtes décharges électriques cinglantes). En les dirigeant habilement, « Vol-Plané » conduit jusqu’à la rive le rhino qui, cherchant à se soustraire à ces coups de fouet douloureux, aborde et reprend sa course. Une nouvelle fanfare, par TSF, indique aussitôt qu’il faut cesser de le fouailler au « Z », la douche électrique des rayons froids restant le seul procédé classique de vènerie. Le rhino court encore une heure sous l’affolante poussée de ces rayons froids qui le glacent malgré son épaisse cuirasse, alors qu’il essaye de s’arrêter. Bientôt, épuisé, il tombe sur les genoux. Le Master diffuse l’hallali sur pied. Il ne reste plus qu’à servir l’animal. C’est là que les radio-veneurs doivent montrer leur courage. Ayant atterris, il leur faut poser, aux bons endroits, deux banderilles électriques qui servent de pôles. Aussitôt qu’ils ont réussi, on lance un courant de vingt mille volts (transporté par piles portatives) et l’animal doit tomber foudroyé. Toute l’habileté est donc de bien placer les banderilles le long de la colonne vertébrale. Une gracieuse jeune fille et le Master réussissent admirablement à servir l’animal. Tout le monde met pied à terre. On fait les honneurs du pied  (symbolique), broche d’or et d’ivoire représentant une tête de rhinocéros avec ses cornes, à la jeune héroïne. Des appareils électriques découpent alors la venaison qui, immédiatement frigorifiée par une protection de rayons ultra-froids, est le soir même emportée à Paris. Un message de TSF ayant amené sur place, de Bamako, les aéronefs de voyage, chacun prend place à bord du sien et les veneurs, par trois ou quatre, prennent le chemin du retour en se réconfortant d’un lunch sympathique pendant la, ou plutôt l’audition de la soixantième édition du Journal : «  Trois mille six cent cinquantième loi sur les loyers… Le nombre des députés passent de douze cents à dix mille… L’escompte de la banque d’Andorre est porté à 180%... Adhésion à la Société des Nations de la république d’Erromango… ». Bref, rien de nouveau sous le soleil…