C’est à la fin du printemps que débute traditionnellement le massacre des petits animaux sauvages, installés dans les plaines. Aux couvaisons du petit gibier, s’ajoutent désormais les mises-bas du grand gibier, sur les immenses parcelles agricoles, paradoxalement devenues plus tranquilles et attractives que les forêts, dérangées en permanence. Ce sont les nids et les jeunes qui paient le plus lourd tribut à notre modernisme, et ce sont eux qu’il faut prioritairement protéger. Comme pour l’identification des nids, c’est l’observation qui permet de localiser les faons. A sa naissance et pendant quelques jours, le seul moyen de défense d’un chevrillard est son mimétisme et un réflexe inné qui le fige au sol à la moindre alerte. Ne libérant que peu d’odeurs, il échappe ainsi à d’éventuels prédateurs, mais il devient alors terriblement vulnérable face aux machines. Contrairement à une idée fausse, abondamment véhiculée, un faon n’est jamais abandonné par sa mère, ni même perdu dans la plaine. Elle n’est jamais loin, et surveille l’endroit où est couché son ou ses rejetons. Quand on est au sol, c’est donc l’observation des chevrettes qui permet de localiser les faons. Assis à la lisière de la parcelle, le chasseur observe le comportement des femelles, car elles vont régulièrement vers leurs petits pour la tétée. Bien que le faon soit invisible dans la végétation, l’observateur courre alors vers la chevrette qui se sauve, et trouve le faon aplati au sol. Il ne reste plus qu’à le mettre, avec les mains gantées, dans la petite caisse de transport et de le déposer en lisière de forêt où sa mère le retrouvera. Mais cela n’est efficace que si c’est fait juste avant la fauche, car dès le lendemain, le faon sera de nouveau sur la parcelle. L’utilisation d’un chien éduqué est également possible, mais occasionne un piétinement plus important de la récolte.

 

Les méthodes de fauche

Les animaux ne doivent leur salut qu’en se dissimulant dans la végétation à l’approche des machines. Dans ces conditions, faucher de l’extérieur vers l’intérieur les piège dans les derniers tours, où ils deviennent très vulnérables. Cette méthode de travail était malheureusement la plus pratiquée, car attaquer la fauche d’une parcelle par le centre, afin de faciliter la fuite du gibier repoussé à chaque tour vers l’extérieur, était fastidieux et aléatoire, car les « faux tours » étaient plus nombreux. Aujourd’hui, la technologie et l’utilisation du GPS permettent d’optimiser la fauchaison en tenant compte de la taille, de la forme de la parcelle et du matériel utilisé. Avec cet équipement, les « faux tours » sont réduits au minimum et faucher en ouvrant ne pose plus aucun problème. L’équipement mécanique latéral des machines est efficace pour les petites et moyennes surfaces, à la condition que la barre de coupe ne soit pas supérieure à 3 mètres. Le principe est de faire pendre des chaines au-dessus du passage suivant, afin de faire fuir le gibier avant le passage de la barre de coupe. Mais avec des machines qui fauchent aujourd’hui bien plus rapidement, cette disposition est moins efficace.

 

La fauche industrielle

Les machines qui avalent les hectares travaillent maintenant sur des largeurs de 7 à 14 mètres. Cela impose des équipements spécifiques qui font appel aux technologies du futur. Les tracteurs, à poste inversé, emmènent couramment deux faucheuses montées frontalement. D’autres encore en portent une en façade qui dégage les passages de roues et deux latéralement sur l’arrière, ce qui porte la largeur d’herbe coupée à chaque passage de dix à quinze mètres. Sur la machine, un système ultrason ou une caméra thermique, voir les deux couplés, sont installés et permettent soit de mettre en fuite, soit de détecter la présence d’un corps chaud. Ces caméras thermiques sont issues de la technologie militaire et sont plus efficaces quand l’écart de température est plus important entre l’air ambiant et le corps chaud. Quand ils sont informés des dates de récoltes, les chasseurs procèdent de plus en plus aux balisages des nids et au ramassages des faons, et l’agriculteur épargnera ainsi un maximum d’animaux sauvages. C’est donc cette collaboration entre le chasseur et l’agriculteur qui permettra la plus grande efficacité. 

 

Une invention allemande…

Particulièrement sensible à ce problème parfois aigu pour certains territoires, une société allemande a orienté sa recherche afin de développer un produit permettant de localiser les faons couchés dans une prairie. Basé sur le principe de la détection dans l’infra-rouge, telles les cellules utilisées dans les maisons d’habitation pour activer l’éclairage extérieur en présence d’une personne, ce système est constitué de deux grands bras munis chacun de cinq détecteurs reliés à un boîtier électronique. La largeur totale de prairie balayée à chaque passage de l’opérateur est de l’ordre de dix mètres. Porté par un système de bretelles, l’appareil qui pèse à peine plus de cinq kilos est simple à mettre en œuvre, et surtout très commode au niveau de son utilisation. En effet, après avoir paramétré le degré de réceptivité optimum pour les détecteurs, il suffit d’avancer à pas lents dans le pré que l’on souhaite explorer. Dès qu’un objet est détecté du fait de sa température différente de celle du sol, le numéro du détecteur concerné apparaît sur le boîtier qui émet en même temps un signal sonore. Il suffit alors de s’approcher du point localisé par l’appareil pour constater l’origine de la détection. Cela peut être en effet une souche ou une taupinière qui a emmagasiné la chaleur émise par le soleil. C’est pour cette raison qu’il est vivement conseillé de commencer dès l’aube et d’arrêter les recherches dès que le soleil réchauffe, de ses rayons matinaux, la parcelle concernée par la recherche.

 

… et une autre, autrichienne

L’entreprise autrichienne Pöttinger, distribuée en France, est spécialisée dans la fabrication de matériel agricole, et particulièrement celui de récolte des fourrages. Très impliquée dans la protection de la faune sauvage, elle a développé et lancé le « Sensosafe », le premier détecteur intégré sur une faucheuse. L’entreprise Pöttinger traduit donc, avec cet appareil, sa philosophie de respect de l’environnement. Son système infrarouge permet la détection du gibier, indépendamment de la température ambiante, et autorise de ce fait, son utilisation en temps réel, toute la journée, avec un temps de réaction qui permet de travailler à des vitesses élevées. Après une médaille d’argent aux « Innovations Award Agritechnica », et de nombreuses heures de tests, Pöttinger a encore perfectionné son système, proposé en 2 variantes : 1) Sur les faucheuses frontales (les plus utilisées), la détection d’un animal fait relever automatiquement la barre de coupe, puis, le point de localisation passé, la replace sans aucune intervention du conducteur. 2) Sur les faucheuses latérales, le capteur est déporté pour contrôler la présence d’animaux sur la zone de fauche de la barre de coupe arrière. Le système informe alors le chauffeur par une indication visuelle et sonore, ce qui lui permet soit de s’arrêter, soit de relever la faucheuse. Le « Sensosafe » sera décliné en plusieurs modèles pour s’adapter aux différentes largeurs et combinaisons de fauche. Il offre donc un confort de conduite à l’utilisateur qui n’a plus le risque de se trouver dans la triste situation d’avoir pulvérisé un faon nouveau-né.

 

En Suisse, une fondation « Sauvetage Faons »

Comme nous l’a expliqué Grégory Favaro, membre de la fondation « Sauvetage Faons », chasseur et président de la Diane d’Orbe : « la fondation fait appel aux technologies les plus modernes et aux drones, pour contribuer au sauvetage des faons. Elle est composée de chasseurs, de pilotes de drones, de « Prométerre » (association vaudoise de promotion des métiers de la terre), d’agriculteurs, ainsi que de nombreux amoureux de la nature qui se sont donnés comme mission de sauver les faons, au printemps, au moment de la fauche des prairies. « Sauvetage Faons » regroupe actuellement plus de 100 personnes (pilotes et accompagnants) pour faire face à cette situation dramatique pour les petits cervidés. Les derniers investissements effectués ont porté à dix le nombre de drones. Et si on y ajoute les 6 drones personnels mis à disposition par des pilotes privés, la flotte opérationnelle est donc de 16 appareils. La fondation collabore en outre étroitement avec la Direction générale de l’environnement (DGE), qui supervise la bonne réalisation des interventions, en se chargeant de la formation des intervenants qui manipulent les animaux dans la nature, et des autorisations diverses délivrées en ce qui concerne l’utilisation des drones dans les zones protégées. Les premiers essais datent de 2017, et la fondation a vite atteint sa vitesse de croisière. Rien que sur le canton de Vaud, son bilan était déjà spectaculaire avec 254 faons détectés sur 446 parcelles appartenant à 237 agriculteurs vaudois. Chaque région du canton est placée sous la responsabilité d’un correspondant, qu’il suffit d’appeler avant la fauchaison. La procédure est aujourd’hui bien rôdée et s’enclenche gratuitement. Nous avions constaté que les méthodes traditionnelles de détection des faons par battues, avec ou sans chien, ainsi que les techniques d’effarouchement, ne donnaient plus de résultats significatifs. Avec l’utilisation de drones, munis de caméras thermiques, l’efficacité est passée à près de 100%. Pour repérer les animaux, le drone quadrille les prairies à 80 mètres de hauteur et détecte, à la vitesse de 1 hectare en 3 à 4 minutes, la chaleur émise par un corps chaud, le faon en l’occurrence, dont la température corporelle peut atteindre 27 degrés, alors que le thermomètre ambiant affiche une température plus basse. Les opérations se déroulent sur appel de l’agriculteur, tôt le matin pour bien voir les différences de température entre les animaux et le sol, et pour ne pas pénaliser la fauchaison. Les faons apparaissent comme des petites taches noires sur les écrans de contrôle. Ainsi repéré, il reste à baliser sa position sur le terrain et à les emprisonner délicatement et très provisoirement dans une petite caissette. Ensuite, ils sont soit transportés en lieu sûr, soit remis sur place dès que l’agriculteur a terminé son travail. Vous voyez, en Suisse, il n’y a pas que le chocolat qui est bon… »

 

Et en France

Un projet d’équipement a été développé par quatre FDC de Franche-Comté, et une première acquisition de drone équipé d’une caméra thermique, faite en mars. L’engin est pris en main par Jérôme Demeulemeester, le technicien de la FDC 90, formé au pilotage et à l’utilisation de l’appareil qui mesure près d’un mètre d’envergure pour 6 kg de masse totale et 20 000 € d’investissement. « A 70 mètres d’altitude, la caméra du drone montre la pupille d’un lièvre » a-t-il dit, agréablement surpris par les performances et les possibilités de ce matériel.