Le lundi, à huit heures précises, Jean-Pierre accompagné du tireur, attendent l’équipe de recherche qui ne tarde pas à les rejoindre et ensemble, se rendent sur la chasse, à l’anchuss. Claude, l’auteur du coup de feu, se repositionne comme la veille et calmement décrit la scène qu’il a vécue en quelques secondes. Duck von Percival, assis derrière la longe, semblait très attentif à la description des évènements. Quelques minutes plus tard, Bernard passait la botte au cou du teckel et l’invitait à chercher les indices de blessure laissés par le sanglier. Les consignes du conducteur étaient simples : dans les parties humides couvertes de roseaux, la progression se ferait en ligne, conducteur et chien sur la piste et les accompagnateurs couvriraient les flancs droit et gauche en surveillant attentivement les quelques mètres de visibilité qui se découvraient devant le chien de rouge. Très appliqué dans son travail, Duck empauma rapidement une voie. Soupçonneux, Bernard arrêta le chien, cherchant la goutte de sang qui confirmerait que la trace était la bonne. Effectivement, quelques mètres plus loin, à une cinquantaine de centimètres de hauteur, sur la partie gauche d’une canne de jonc, une trace rougeâtre confirmait le bon choix du chien. La recherche était lancée…

 

Vase, roseaux et épines noires

Sur plusieurs centaines de mètres, l’équipe progressa rapidement, presque en ligne droite, des traces sanglantes confirmant le bon travail du chien. Puis, la première difficulté se présenta, sous la forme d’un énorme saule dont les racines étaient hors eau, sous lesquelles décampa une compagnie de bêtes noires. Il y avait, d’après Jean-Pierre, trois belles laies et une dizaine de marcassins. Duck, perturbé par ce remue-ménage fouilla consciencieusement les bauges, n’y trouva pas l’odeur qu’il suivait depuis le départ et quêta aux alentours pour retrouver le passage de l’animal blessé. Quelques minutes plus tard, après une exploration systématique, le chien repartait, entraînant dans son sillage le conducteur et les deux accompagnateurs. La voie s’enfonçait maintenant dans une végétation plus dense, composée d’épines, de rejets et de branches cassées. Le chien tirait sur la longe, sentant devant lui l’objet de la recherche. Une bauge sous une grosse branche cassée avec une belle tache de sang frais indiqua que le sanglier venait de quitter les lieux. Bernard prit la décision de lâcher le chien. Invitant ses collègues à le rejoindre, il arrêta Duck et le libéra de la botte. Immédiatement le teckel disparut. « Attendons un peu » dit Bernard. Tous les trois attentifs au moindre bruit, ils entendirent soudain, à quelques dizaines de mètres d’eux, le chien qui se récriait et cela ne bougeait pas de place. « Il est au ferme » lança Bernard « restez bien derrière moi » et les trois compères s’enfoncèrent dans la « jungle » vers l’endroit où ils entendaient Duck aux prises avec le sanglier. Mais dans ces décors fourrés, leur avancée ne fut pas silencieuse et arrivés à une dizaine de mètres, avant d’avoir vu quoi que ce soit, la bête noire levait le ferme et s’enfuyait, poursuivie par le chien. La menée, au fur et à mesure qu’elle s’éloignait devint de moins en moins perceptible. Alors, nos trois chasseurs décidèrent d’avancer dans la direction de fuite, attendant le retour du chien de rouge. La matinée passa ainsi, longue et inquiétante. Vers midi, Claude, le tireur s’excusa de devoir les quitter et prit congé. Son travail l’attendait. Jean-Pierre, lui, invita Bernard à attendre sur place, le temps d’aller au pays chercher de quoi se restaurer.

 

Une attente… interminable

Le calme était revenu sur les bords du lac. Seuls quelques oiseaux semblaient défier les lois de la pesanteur en dessinant des arabesques dans le ciel. Après une rapide collation réparatrice, nos deux amis reprirent leur progression, maintenant au hasard. Il n’y avait plus aucun indice, ni sonore, ni visuel. Et c’est ainsi que le soir vint, laissant Duck dans la nature, mais où ? Le lendemain, Bernard entreprit les recherches, dans les villages environnants, questionnant ici et là, puis sur les routes périphériques, s’attendant à chaque virage, à voir ce qu’il craignait le plus. Mais rien, aucune trace de Duck. Tous les jours de la semaine, chaque heure de libre de Bernard le voyait reprendre son bâton de pèlerin, à la recherche de son chien. Rien, aucun témoignage, aucune trace, à croire que Duck s’était volatilisé. Une deuxième semaine passa, puis encore une autre… Bernard s’était fait à l’idée qu’il ne reverrait jamais plus son brave petit Duck.

 

Miraculé

Enfin, trois dimanches plus tard, dans la chasse communale de B…, à quelques kilomètres de là, les chasseurs décidèrent de faire les coteaux des vignes, un milieu composé d’anciennes treilles au milieu desquelles des résineux avaient tenté de se faire une place au soleil. Jacques, le doyen, occupait toujours le même poste, à mi-pente, à proximité d’une belle coulée que devaient emprunter tous les voyageurs sauvages qui traversaient le pays. Un peu plus haut, une galerie témoignait de l’ancienne occupation des lieux par des blaireaux. Jacques s’approcha de la gueule du terrier, intrigué par la masse noire en décomposition qui était dessus. Il n’en crut pas ses yeux : un énorme sanglier, redoutablement armé, grouillant d’asticots, semblait agité de spasmes nerveux. Il appela son voisin : « Dominique, vient voir. C’est incroyable ! » et son voisin de se hâter pour arriver près du poste de Jacques. Il n’y avait pas de doute, le sanglier remuait encore… Alors prenant leur courage à deux mains, ils tirèrent la carcasse qui dégagea d’un seul coup la gueule du terrier pour apercevoir dessous, une petite tête de teckel, apparemment fatigué mais en bonne santé. La relation avec la disparition de Duck, dont tous les chasseurs des environs connaissaient l’histoire, fut immédiatement faite et Bernard appelé. Trente minutes plus tard, il était là, les larmes aux yeux, tenant dans ses bras son petit chien. L’examen vétérinaire confirma l’état de fatigue de Duck mais aussi sa relative bonne santé, pas très amaigri par ce long séjour sous terre. Et nos protagonistes de reconstituer le périple de Duck von Percival. Après avoir été relevé, le sanglier partit en ferme roulant, probablement jusqu’à cet endroit où, à bout de course, épuisé par sa blessure, il fit face au chien. Dans une ultime charge que le teckel a évité en se réfugiant dans la galerie, le sanglier tomba raide mort, obstruant, de son corps énorme, la seule issue possible. Et c’est ainsi que Duck, se servant sur la bête par dessous pour se nourrir, léchant les gouttes d’eau qui coulaient le long des soies pour s’abreuver, put résister vingt jours… dans son terrier.