Si les deux premiers chiens avaient tout bien rangé dans leur tête, Isis, dans sa prime jeunesse, avait été malade, tant et si bien que nous avons renoncé à la céder à la personne qui nous l’avait réservée. Sa maladie l’avait fait échapper à la taille des oreilles à la mode « Pyrénées », encore en vigueur à cette époque. De ce fait, ses poils longs lui masquaient partiellement le regard et elle avait la parfaite allure d’un chien trouvé. Une autre de ses particularités, et pas des moins inquiétantes, tenait dans son attitude, plusieurs fois par jour, de s’en prendre rageusement à une de ses pattes arrière, à tel point qu’au début de ces manifestations, nous craignions qu’elle ne se mutile. Il n’en fut heureusement rien, tout au long de sa vie. Mais lorsqu’on lui suggérait de « péter un plomb », elle attaquait alors une de ses pattes durant un court instant, nous regardant aussitôt après d’un regard interrogateur, pour savoir si nous allions bien… Enfin, la dernière particularité de cette chienne, était de garder et de faire régner l’ordre, dans les portées de sa mère et de Taracke, qui mettaient bas généralement simultanément. Elle-même n’ayant jamais eu de « chaleurs », cette propension à organiser son jardin d’enfants et à péter un câble de temps à autre, lui valut rapidement le surnom de « Tatafolledingue ». C’est ainsi, que Guillaume et moi, par une de ces matinées d’automne baignée de soleil, au milieu des couleurs chaudes des feuilles, nous chargeons, dans le Land Rover, nos trois acolytes, en vue d’une partie de chasse, vers le col du Rey. Arrivés sur place, après avoir vérifié que le lieu était libre, nous débarquons notre « meute » qui ne s’éloigne jamais de plus de quelques dizaines de mètres. Nous avons ainsi le temps d’échafauder notre plan d’action qui se résume à sa plus simple expression, dans la mesure où les chiens ne suivent que moi… Guillaume restera à portée de sifflet qui, selon notre code, nous permet de nous repérer en permanence.

 

L’odeur caractéristique de la bête noire

Des chevreuils sont passés partout sous les alisiers blancs, et les sangliers se sont régalés de faines, très abondantes, cette année… C’est à partir de « bouzigades » fraîches que nous tentons de remonter jusqu’à leurs bauges. Les chiens nous précèdent et reviennent à vue, dès que la végétation est trop épaisse. Notre quête nous mène vers une gineste mêlée d’églantiers, prunelliers et ronces… un vrai coin à sanglier, si vous préférez. L’inconvénient de n’être que deux se fait rapidement sentir. Nos petits bergers des Pyrénées, courageux mais pas téméraires, s’enfoncent cependant dans des fourrés où les coulées sont bien visibles et où les branches, à hauteur de truffe, sentent particulièrement bon. Pas de doute, il y a du monde là-dessous ! La taille du fourré nous interdit toute pénétration, tant et si bien que nous sommes condamnés à tourner autour, appuyant nos chiens du mieux que l’on peut. Au bout de quelques minutes, nous percevons l’odeur caractéristique du sanglier. Ils sont bien là, mais comment faire pour les déloger ? Les chiens très excités ne donnent que rarement de la voix, sauf s’ils sont au contact. Comme ils restent muets, nous savons, à partir de ce moment, qu’un sanglier de taille respectable doit leur faire face, et qu’ils n’auront pas l’imprudence de chercher l’affrontement, au risque de se faire bourrer méchamment. Et c’est probablement cette prudence naturelle de mes chiens qui m’a souvent permis d’éviter des visites en catastrophe chez le véto. Cela dit, nous avons beau tourner et retourner autour du fourré, le ou les sangliers ne bougent pas. Après plusieurs tentatives pour les faire sortir, nous nous résignons à quitter les lieux, pour aller voir plus loin, s’il n’y aurait pas la possibilité d’accrocher ce bracelet de chevreuil que nous traînons depuis un moment, sans succès. La matinée s’avance et n’avons pas fait de rencontres intéressantes. Ni chevreuil, ni autre d’ailleurs. Les chiens, toujours guillerets, sont contents d’eux et fouinent partout. Nous marchons maintenant côte à côte, en reprenant instant par instant, notre tentative de lever les sangliers, sans succès. Le Land Rover est maintenant en vue, à quelques centaines de mètres. Alors que nous nous dirigeons vers le véhicule, juste sur le bord d’un chemin forestier « Tatafolledingue » s’arrête net devant un tas de branches qui ne dépasse pas quarante centimètres d’épaisseur. Et là, elle se met à aboyer furieusement, faisant de temps à autre, un bond en arrière. Drop et Taracke la rejoignent, mais bien que ne disant rien, paraissent de plus en plus intéressés. Guillaume et moi nous approchons du tas, observons sans rien voir de particulier. « Tatafolledingue » à qui nous demandons si elle n’a pas encore pété un plomb, aboie de nouveau furieusement. Nous nous regardons perplexe. Puis, en chœur, les trois chiens aboient maintenant… ce doit être contagieux… Guillaume scrute à nouveau ce tas de branches et me dit soudain, « papa, pousses toi, je vois l’œil ! ». J’appelle alors les chiens pour les éloigner, alors que Guillaume monte sa carabine à l’épaule. J’entends encore la déflagration de la 7RM. A moitié « ensourdé », rassurant les chiens qui craignent les coups de carabine lorsqu’ils sont trop près, je les vois se précipiter sur le tas de branches, alors que Guillaume extirpe une bête rousse d’une trentaine de kilos. La surprise est totale, d’autant plus que je me demandais bien quel œil il voyait… Je pensais plutôt à un renard ou à une quelconque bête de rapine, mais un sanglier ! La surprise passée, nous finissons de dégager notre victime du tas de branches, aidés en cela par notre « meute » qui s’agrippe aux oreilles, aux pattes et à la queue, enfin, à tout ce qui dépasse. Le temps de calmer tout le monde, nous chargeons la bête rousse dans le Land, Guillaume voyageant à l’arrière, avec les chiens et le sanglier, pour éviter tout risque de bagarre. Le souvenir de cette histoire aura donc été pour moi l’occasion de rendre hommage à cette petite chienne, « qui n’avait pas toutes les tasses dans l’armoire », et que nous appelions « Tatafolledingue ».